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Istanbul: la Ville de Trois Empires, Deux Continents Et Mille Ans

Istanbul: la Ville de Trois Empires, Deux Continents Et Mille Ans

Vitesse

Introduction

Istanbul est une ville comme nulle autre sur Terre. A cheval sur deux continents, elle a ete le coeur battant de trois des plus grands empires de l'histoire et le carrefour des civilisations pendant pres de trois millenaires. Situee sur le detroit du Bosphore, le mince couloir d'eau separant l'Europe de l'Asie, Istanbul commande l'unique passage maritime reliant la mer Noire au monde mediterraneen. Cette realite geographique en a fait la ville la plus convoitee sur le plan strategique, la plus frequemment disputee et peut-etre la plus chargee d'histoire qui ait jamais existe. Se promener dans ses collines, c'est traverser plus de 2 600 ans d'ambition humaine ininterrompue: des colons grecs ont choisi cette peninsule, des empereurs romains l'ont reconstruite en nouvelle Rome, des chretiens byzantins l'ont ornee de la plus grande eglise du monde antique, des croisades l'ont saccagee, et des sultans ottomans en ont fait le joyau d'un empire qui s'etendait du golfe Persique aux portes de Vienne. Aujourd'hui, avec une population depassant les 15 millions d'habitants, Istanbul est l'ame culturelle, economique et spirituelle de la Turquie moderne et l'une des plus grandes villes d'Europe, une ville qui refuse tout simplement de se laisser reduire a une seule identite.

Comprendre Istanbul necessite de comprendre sa geographie, car tout ce qui s'est passe ici, chaque conquete, chaque accomplissement culturel, chaque calcul politique, decoule directement de sa position. Le detroit du Bosphore mesure 31 kilometres de long et se retrecit a seulement 700 metres en son point le plus etroit, pres des forteresses de Rumelihisari et d'Anadoluhisari. En ce goulet d'etranglement, une seule chaine, une flotte de navires ou les murs d'une ville fortifiee sur la rive europeenne pouvaient effectivement prendre en otage l'ensemble du commerce maritime mondial. Quiconque controlait ce detroit controlait le flux des cereales de la mer Noire vers la Mediterranee, le bois et les fourrures des steppes pontiques, le poisson qui nourrissait des millions de personnes, et les routes commerciales reliant les terres agricoles d'Anatolie et d'Ukraine aux marches de Grece, d'Egypte et de Rome. Ce n'est pas une caracteristique accessoire de l'histoire d'Istanbul; c'est le moteur de tout ce qui a suivi.

La Fondation de Byzance

L'histoire enregistree de la ville commence au septieme siecle avant l'ere commune. Selon la tradition antique, des colons grecs de Megare, une cite-etat sur le continent grec a l'ouest d'Athenes, naviguerent vers le Bosphore vers 657 avant J.-C. et fonderent un etablissement sur la peninsule triangulaire ou l'estuaire de la Corne d'Or rejoint le Bosphore et la mer de Marmara. Ils le nommerent Byzance, du nom de leur legendaire chef Byzas, bien que l'historicite de Byzas lui-meme reste un sujet de debat academique. Ce qui est indeniable, c'est la qualite exceptionnelle du site qu'ils choisirent. La peninsule offrait une protection naturelle sur trois cotes grace a l'eau, un magnifique port dans la Corne d'Or, un estuaire profond et abrite dont les eaux calmes pouvaient ancrer de grandes flottes, et des vues strategiques sur les navires s'approchant de toutes les directions. Le site etait, selon les mots d'un ancien geographe, comme si la nature elle-meme avait concu une forteresse.

Byzance passa ses premiers siecles comme une ville grecque prospere mais sans grand renom. Elle percevait des droits sur les navires transitant par le Bosphore, s'enrichissait du commerce de la mer Noire et changea de mains plusieurs fois tandis que les grandes puissances de la Mediterranee antique, la Perse, Athenes, Sparte, la Macedoine et finalement Rome, se disputaient la domination de la region. Philippe II de Macedoine, pere d'Alexandre le Grand, assiega Byzance en 340-339 avant J.-C. mais ne parvint pas a la prendre, echec que les sources antiques attribuent en partie a une apparition miraculeuse de la lune qui avertit les defenseurs de la ville d'une attaque nocturne surprise. Le croissant de lune devint par la suite l'un des symboles durables de la ville, un symbole qui survivrait dans un contexte religieux entierement different jusqu'a l'epoque moderne.

Les Romains absorberent Byzance dans leur empire par etapes. La ville devint formellement une possession romaine au premier siecle de l'ere commune. Mais c'est lors des guerres civiles de la fin du deuxieme et du debut du troisieme siecle que Byzance commit une erreur politique presque fatale. Lorsqu'une guerre civile romaine opposa l'empereur Septime Severe a son rival Pescennius Niger, Byzance soutint Niger. Niger perdit. Severe punit la ville d'un brutal siege de trois ans, puis fit demolir ses murailles et executer ses principaux citoyens. Il reconstruisit plus tard la ville, mais l'episode illustra a quel point la valeur strategique de Byzance pouvait etre dangereuse. Une ville que tout le monde voulait etait une ville que tout le monde etait pret a detruire.

La Nouvelle Rome de Constantin

La transformation de Byzance de ville grecque regionale en capitale du monde romain commenca avec l'une des decisions individuelles les plus consequentes de l'histoire. Au debut du quatrieme siecle apres J.-C., l'empereur romain Constantin Ier, connu plus tard comme Constantin le Grand, consolidait son autorite sur un vaste empire dechire par des decennies de guerres civiles et de crises militaires. Constantin avait deja pris la decision capitale d'etendre le patronage imperial au christianisme, renversant trois siecles de persecutions periodiques. Il avait maintenant besoin d'une capitale qui refleterait les nouvelles realites de son empire: dont le centre de gravite politique s'etait deplace vers l'est, dont les frontieres les plus menacees se trouvaient le long du Danube et de l'Euphrate plutot que du Rhin, et dont les arteres economiques traversaient la Mediterranee orientale plutot qu'occidentale.

Rome elle-meme etait devenue une capitale impraticable. Elle etait trop eloignee des frontieres, son aristocratie senatoriale etait trop ancree et conservatrice, et elle etait psychologiquement alourdie par le passe paien que Constantin s'effor cait de transcender. Constantin examina plusieurs sites potentiels pour une nouvelle capitale orientale, notamment Troie, un choix charge de signification mythologique, et la ville de Chalcedoine, directement en face de Byzance de l'autre cote du Bosphore. Il se fixa sur Byzance elle-meme, et en 324 apres J.-C. lanca un extraordinaire programme de construction qui allait transformer la petite ville grecque en une cite digne d'un empire.

Constantin appela sa nouvelle capitale Nova Roma, la Nouvelle Rome. L'histoire l'appellerait Constantinople, la Ville de Constantin. Il l'organisa selon un plan qui evoquait consciemment Rome: sept collines, un forum portant son propre nom centre sur une grande colonne de porphyre surmontee d'une statue de lui-meme en dieu du soleil, un hippodrome rivalisant avec le Circus Maximus de Rome, de somptueux palais imperiaux, de larges avenues a colonnades, et un tout nouvel ensemble de murailles etendant le perimetre de la ville bien au-dela de ses anciennes limites hellenistiques.

L'Hippodrome, que Constantin agrandit et orna considerablement, devint le coeur politique et social de la nouvelle ville. A son apogee, il pouvait accueillir environ 100 000 spectateurs. Les courses qui s'y deroulaient, principalement des courses de chars, n'etaient pas de simples evenements sportifs mais des occasions intensement politiques. Les factions des courses de chars, notamment les Bleus et les Verts, fonctionnaient comme quelque chose entre des partis politiques et des bandes urbaines, capables d'exprimer l'opinion publique, d'exiger des concessions politiques et parfois de renverser des empereurs. L'Hippodrome etait egalement une scene pour l'apparat imperial. En son centre se dressait la Colonne du Serpent, un monument de bronze apporte du sanctuaire d'Apollon a Delphes. L'Obeli sque de Thoutmosis III, apporte d'Egypte, et la Colonne de Constantin comptaient egalement parmi ses monuments. La Colonne du Serpent se dresse encore dans l'Hippodrome aujourd'hui, reduite a un moignon mais constituant l'un des monuments les plus anciens qui subsistent dans la ville.

Constantinople fut officiellement dediee le 11 mai 330 apres J.-C., une date que les astrologues de Constantin avaient declaree propice. En quelques decennies, elle etait devenue l'une des plus grandes villes du monde. Elle resterait la capitale romaine orientale pendant plus de onze siecles, survivant a la chute de Rome elle-meme de pres d'un millenaire.

Les Murailles Theodossiennes: la Plus Formidable Fortification Du Monde Antique

Si une seule structure physique definit la longevite extraordinaire de Constantinople en tant que ville imperiale, ce sont les Murailles Theodossiennes. Construites sous l'empereur Theodose II et terminees en 413 apres J.-C., ces murailles representaient le systeme defensif le plus avance du monde antique et medieval. Pendant plus de mille ans, elles repousserent chaque assaut qui leur fut dirige, vingt-trois sieges au total, jusqu'a ce qu'une combinaison de massives artilleries a poudre et d'epuisement politique catastrophique les abatte finalement en 1453.

Les Murailles Theodossiennes n'etaient pas un seul mur mais un systeme de defense a triple couche s'etendant sur environ 6,5 kilometres a travers la base de la peninsule, de la Corne d'Or a la mer de Marmara. Le mur exterieur, le proteichisma, etait un parapet d'environ deux metres de haut servant de premier obstacle aux assaillants. Derriere se trouvait un large fosse pouvant etre inonde depuis la mer. Venait ensuite le mur principal exterieur, d'environ 8 metres de haut et 2 metres d'epaisseur, equipe de quatre-vingt-seize tours a intervalles reguliers. Derriere se dressait le grand mur interieur, de 12 metres de haut et de pres de 5 metres d'epaisseur, avec quatre-vingt-seize tours supplementaires alternant avec celles du mur exterieur de sorte qu'aucune section de l'approche n'etait laissee sans couverture de feu. La profondeur totale de ce systeme defensif mesurait environ 60 metres, une forteresse en profondeur plutot qu'une ligne.

Les armees arabes assiegerent Constantinople en 674-678 apres J.-C. et de nouveau en 717-718 apres J.-C., s'attaquant a ces murailles avec d'enormes armees et de puissantes flottes, et furent repoussees les deux fois. Les defenseurs beneficierent non seulement des murailles mais de l'une des armes les plus redoutees du monde medieval: le feu gregeois. Cette substance incendiaire, dont la formule precise reste l'un des grands mysteres non resolus de l'histoire, pouvait bruler sur l'eau, ne pouvait pas etre eteinte par l'eau, et etait projetee a travers des buses en bronze depuis les navires byzantins sur les flottes arabes attaquantes.

La Revolte Nika: la Ville En Flammes

La revolte Nika de janvier 532 apres J.-C. est le souleve ment urbain le plus violent de l'histoire byzantine et l'une des emeutes les plus destructrices de l'histoire de toute ville. Elle commenca, improbablement, comme un different entre les factions des courses de chars, les Bleus et les Verts, au sujet de l'execution de plusieurs de leurs membres arretes pour meurtre. Les factions s'unirent de maniere inattendue dans leur colere contre l'empereur Justinien Ier, dont le gouvernement avait mene des politiques fiscales impopulaires et dont les principaux ministres etaient largement mepri ses. L'emeute escalada rapidement d'un different sportif en tentative de renverser l'empereur lui-meme.

Pendant cinq jours, Constantinople brula. Les emeutiers mirent le feu a la Hagia Sophia (l'eglise anterieure qui se dressait alors a l'emplacement), aux principaux tribunaux de la ville et a de vastes etendues du centre-ville. Un empereur rival fut proclame. Justinien, terrifie, se preparait paraitement a fuir par bateau quand son epouse, Theodora, prononca un discours que les sources antiques decrivent comme l'une des interventions les plus decisives de l'histoire politique. Selon l'historien Procope, elle declara que les robes imperiales pourpres constituaient le plus beau linceul: elle prefererait mourir en imperatrice que vivre en fugitive. Justinien resta.

La repression fut sauvage. Les generaux Belisaire et Mundus, commandant une force de troupes barbares sans investissement emotionnel dans les factions, piegerent les emeutiers dans l'Hippodrome en entrant par differentes entrees et en bloquant les sorties. Dans le massacre qui suivit, environ 30 000 personnes furent tuees dans le seul Hippodrome. Ce fut une catastrophe d'une echelle presque incomprehensible pour une seule journee de violence dans une seule ville. Mais cela laissa Justinien politiquement renforce, et cela prepara le terrain pour son monument le plus durable.

La Hagia Sophia: Une Merveille Du Monde

Aucun batiment n'incarne plus completement le genie et l'ambition de la civilisation byzantine que la Hagia Sophia, l'Eglise de la Sainte Sagesse. Justinien en ordonna la construction immediatement apres que la revolte Nika eut incendie sa predecesseure, et elle fut construite avec une rapidite presque incroyable entre 532 et 537 apres J.-C., une periode de juste plus de cinq ans. La reponse de Justinien a la quasi-revolution fut de construire non pas simplement une eglise de remplacement mais le batiment le plus magnifique que le monde chretien ait jamais vu.

Pour la concevoir, Justinien convoqua deux mathematiciens-architectes d'Asie Mineure: Anthemios de Tralles et Isidoros de Milet. C'etaient des hommes de genie a la fois theorique et pratique, et le batiment qu'ils creerent resolvit des problemes d'ingenierie qui n'avaient jamais ete resolus auparavant. Le defi central etait de couvrir un enorme espace ouvert par un dome, un dome assez grand pour evoquer la voute du ciel lui-meme, sans que les piles de soutien n'encombrent l'interieur et sans que le poids du dome n'ecrase les murs inferieurs. La solution qu'ils elaborerent consista a placer le grand dome circulaire non pas sur des murs circulaires mais sur quatre arcs massifs, puis a transferer la poussee laterale du dome a travers des demi-domes vers les piles massives et les contreforts de la structure exterieure au moyen d'un systeme innovant de pendentifs.

Le dome lui-meme, d'environ 31,87 metres de diametre, s'eleve a 55,6 metres au-dessus du sol, l'equivalent d'un immeuble de dix-huit etages. Sa base est entouree de quarante fenetres qui inondent l'interieur de lumiere, creant l'extraordinaire effet visuel que les observateurs anciens decrivaient comme le dome semblant flotter, suspendu du ciel par une chaine d'or. Lorsque Justinien entra dans la Hagia Sophia achevee pour la premiere fois, les sources antiques rapportent qu'il etendit les bras et proclama: "Salomon, je t'ai surpasse!", une declaration qu'il avait construit quelque chose de plus grand que le Temple de Salomon a Jerusalem. Pendant les quelque 1 000 annees suivantes, la Hagia Sophia fut la plus grande cathedrale du monde chretien.

Son interieur etait orne de mosa iques d'une richesse et d'une sophistication saisissantes. Ses colonnes etaient pillees dans des temples de tout l'empire, marbre vert de Thessalie, porphyre d'Egypte, marbre jaune d'Afrique du Nord, et ses murs etaient recouverts de panneaux de marbre colore choisis pour creer un eblouissant effet chromatique. Le batiment n'etait pas seulement impressionnant; il etait theologiquement intentionnel, concu pour submerger les sens et elever l'esprit vers le divin.

La Hagia Sophia fonctionna comme centre spirituel du christianisme oriental pendant pres d'un millenaire. Elle etait le cadre des couronnements, des grands conciles de l'Eglise et des proclamations des empereurs et des patriarches. Lorsque le Grand Schisme de 1054 separa formellement le christianisme orthodoxe oriental du catholicisme romain, c'est dans la Hagia Sophia que le cardinal Humbert posa la bulle d'excommunication papale sur l'autel. Lorsque le sultan ottoman Mehmed II entra en triomphe dans la ville en 1453, la Hagia Sophia fut le premier endroit qu'il visita.

L'empire Byzantin: Mille Ans de Civilisation

L'Empire byzantin, l'Empire romain d'Orient comme ses habitants l'appelaient, puisqu'ils se consideraient comme les heritiers legitimes et les continuateurs de Rome, dura du regne de Constantin Ier au debut du quatrieme siecle jusqu'a la chute de Constantinople en 1453, une periode de plus de 1 123 ans. C'est l'une des survivances les plus extraordinaires de l'histoire, un Etat qui survecuta Rome elle-meme d'un millenaire, preserva la litterature, le droit, la philosophie et l'art de l'Antiquite greco-romaine alors que l'Europe occidentale sombrait dans le Haut Moyen Age, et servit de rempart protegant l'Europe chretienne contre les expansions arabes, bulgares et turques pendant des siecles.

La civilisation byzantine fut une synthese sans precedent dans le monde antique: la langue et la philosophie grecques fusionnees avec le droit romain et le genie administratif et la theologie chretienne orientale. Les Byzantins produisirent des realisations extraordinaires dans l'art, la tradition de la mosaique de Constantinople et de Ravenne represente l'un des plus grands epanouissements artistiques de l'histoire humaine, en architecture, en codification juridique (le Corpus Juris Civilis de Justinien devint le fondement du droit europeen), en theologie, en science militaire et en diplomatie, l'art dans lequel ils excelloient par-dessus tout. La diplomatie byzantine etait si sophistiquee que le mot "byzantin" est entre dans la langue fran caise comme synonyme de complexe, subtil et tortueux, bien que cette reputation reflate l'admiration reluctante de rivaux qui pouvaient rarement les egaliser.

L'empire passa par des cycles d'expansion et de contraction, de brillance et de quasi-effondrement. Justinien Ier (527-565) fut le plus proche de reunifier l'ancien Empire romain, reconquerant l'Afrique du Nord, l'Italie et le sud de l'Espagne. Ses successeurs ne purent maintenir ces conquetes. Le septieme siecle apporta des pertes catastrophiques face aux califats arabes: l'Egypte, la Syrie et la Palestine tomberent en une generation, et l'empire fut reduit a peu pres a ce qui est aujourd'hui la Turquie, la Grece et les Balkans meridionaux. Mais il survecuta, et aux dixieme et onzieme siecles sous la dynastie macedonienne, il s'etendit a nouveau, reconquerant de larges portions du Proche-Orient.

Le dernier siecle et demi de l'histoire byzantine est l'une des histoires les plus poignantes de l'histoire: une grande civilisation en declin irreversible, produisant encore des oeuvres de recherche et d'art extraordinaires dans la capitale alors que sa base territoriale se retreci ssait a Constantinople elle-meme et a quelques fragments de Grece. En 1453, l'"Empire byzantin" consistait presque exclusivement en la ville de Constantinople et ses alentours immediats. Le dernier empereur, Constantin XI Paleologue, gouvernait un empire de peut-etre 50 000 personnes dans une ville qui avait autrefois abrité un demi-million d'habitants.

La Quatrieme Croisade: Des Chretiens Saccagent la Capitale Chretienne

Une seule fois avant 1453, Constantinople tomba aux mains d'un ennemi etranger, et les circonstances furent extraordinaires et profondement ironiques. En 1204, lors de la Quatrieme Croisade, une armee de chevaliers d'Europe occidentale partie ostensiblement pour la Terre Sainte fut detournee vers Constantinople par une combinaison de calculs commerciaux venitiens et d'intrigues dynastiques byzantines. Les Croisas avaient contracte avec Venise pour le transport naval, n'avaient pas reussi a reunir le paiement complet, et se trouverent persuades, manipules soutiennent de nombreux historiens, d'attaquer la plus grande ville chretienne du monde au nom d'un pretendant au trone byzantin.

Lorsque Constantinople tomba entre les mains de ces chretiens latins en avril 1204, ce qui suivit fut trois jours de pillage systematique qui consterna meme ses auteurs. Les eglises furent depouillees, les monasteres mis a sac, les bibliotheques brulees ou dispersees, et des reliques et oeuvres d'art irrempla cables furent emportees en Europe occidentale. L'Empire latin de Constantinople, un Etat successeur franc, gouverna la ville pendant cinquante-sept ans avant que l'empereur byzantin Michel VIII Paleologue ne la reconquerat en 1261 et ne retablit la domination byzantine, bien que sous une forme durablement affaiblie. Le sac de 1204 avait detruit une confiance entre le christianisme oriental et occidental qui ne fut jamais entierement reparee.

La Chute de Constantinople

La chute de Constantinople le 29 mai 1453 est l'un des grands tournants de l'histoire mondiale. Ce fut la fin de l'Empire romain, non pas la moitie occidentale, qui s'etait effondree en 476 apres J.-C., mais la continuation orientale qui avait maintenu les idees et les institutions de Rome pendant pres de quinze siecles de plus. Elle envoya une onde de choc et de deuil a travers l'Europe chretienne et poussa de nombreux erudits grecs a fuir vers l'ouest jusqu'en Italie, emportant avec eux des manuscrits de textes grecs anciens qui contribuerent a allumer la Renaissance italienne. Et elle donna a l'Empire ottoman, deja la puissance dominante en Anatolie et dans les Balkans, sa capitale et le prestige qui le transforma en empire mondial.

Le sultan Mehmed II, qui monta sur le trone en 1451 a l'age de dix-neuf ans, etait determine des le debut de son regne a s'emparer de Constantinople. C'etait un homme aux remarquables dons intellectuels, il parlait plusieurs langues, lisait des textes grecs et latins, et etait fascine par l'histoire de Rome et d'Alexandre le Grand, allie a une ferocite militaire et une brillance strategique. Il comprit que les Murailles Theodossiennes, qui avaient defie chaque attaquant precedent, ne pouvaient pas etre surmontees par des techniques de siege conventionnelles. La solution qu'il con cut fut de commander les pieces d'artillerie les plus grandes que le monde ait jamais vues.

Un ingenieur hongrois nomme Urban, ou Orban, avait d'abord propose ses services aux Byzantins, qui ne pouvaient se permettre de le payer, puis a Mehmed, qui le pouvait et le fit. Urban con cut et fondit pour Mehmed une serie d'enormes bombardes en bronze, dont la plus grande, appelee ulterieurement la Grande Bombarde ou canon d'Orban, mesurait environ 8 metres de long et pouvait lancer des boulets de pierre de plus de 500 kilogrammes a plus d'un kilometre et demi. Tiree par soixante boeufs depuis Edirne jusqu'aux murs de Constantinople, cette arme, aux cotes de dizaines de canons plus petits mais tout aussi enormes, constitua une force de bombardement sans precedent dans l'histoire de la guerre.

Le siege commenca le 6 avril 1453. L'armee ottomane encerclant la ville comptait quelque 60 000 a 80 000 hommes, soutenue par une flotte importante. La garnison byzantine defendant les murailles ne comptait que quelque 7 000 hommes, une force si reduite que les defenseurs devaient se disperser desesperement sur six kilometres et demi de murailles. L'empereur Constantin XI envoya de desesperes appels a l'aide a l'Europe occidentale; tres peu repondirent. Une poignee de volontaires genois arriverent, notamment le habile commandant militaire Giovanni Giustiniani Longo, qui organisa la defense de la section centrale critique des murailles terrestres avec une brillante habilete.

Pendant cinquante-trois jours, le bombardement continua. Le grand canon ne pouvait tirer que quelques fois par jour, recharger et le refroidir demandant des heures, mais chaque impact envoyait des ondes de choc a travers les murailles qui les affaiblissaient structurellement. Les Byzantins reparaient chaque breche pendant la nuit, transportant pierres et poutres pour combler les lacunes, travaillant parfois a la lueur des torches tandis que le feu de l'artillerie ottomane reprenait a l'aube.

L'assaut final arriva dans les heures precedant l'aube du 29 mai 1453. Mehmed lan ca toute sa force contre les murailles en vagues successives: fantassins irreguliers d'abord, puis troupes anatoliennes, et enfin ses forces d'elite de janissaires. A un moment critique, Giustiniani fut blesse et fut transporte des murailles vers un navire. Son depart brisa le moral des defenseurs. Peu apres, les forces ottomanes decouvrirent une poterne non verrouilee, la Kerkoporta, dans le mur et s'y engouffrerent. Les defenseurs commencerent a fuir. L'empereur Constantin XI, comprenant que tout etait perdu, aurait ote ses regalia imperiaux et charge dans la masse des soldats ottomans, mourant en soldat parmi les soldats plutot qu'en prisonnier imperial. Son corps ne fut jamais identifies de facon definitive.

La ville tomba a l'aube. Le pillage, le massacre et la mise en esclavage qui suivirent furent devastateurs pour la population restante. Des milliers furent reduits en esclavage. Mais Mehmed agit aussi rapidement pour retablir l'ordre, reconnaissant qu'il avait besoin d'une ville fonctionnelle comme capitale, non d'une ruine fumante. Il nomma un nouveau Patriarche orthodoxe grec, Gennadios II, garantissant la survie de l'Eglise au sein de son empire. Il invita des populations musulmanes, chretiennes et juives a s'etablir dans la ville depeuplee. Et il se rendit a la Hagia Sophia.

Se tenant dans la grande eglise, maintenant silencieuse apres les dernieres prieres desesperees de sa congregation, Mehmed ordonna sa conversion en mosquee. Un clerc musulman monta le minbar, la chaire, et recita l'appel a la priere. Mehmed se prosterna en priere. La Hagia Sophia, qui avait ete une cathedrale chretienne pendant 916 ans, devint une mosquee. Quatre minarets furent finalement ajoutes a son exterieur. Les grandes mosaiques chretiennes furent enduites de platre, sans etre detruites. L'importance de la chute de Constantinople est difficile a exagerer. Conventionnellement, les historiens ont utilise 1453 comme la date marquant la fin du Moyen Age et le debut de l'epoque moderne.

Istanbul Ottomane: Le Joyau D'un Nouvel Empire

Lorsque Mehmed II franchit les portes de la Constantinople conquise au printemps 1453, il herita non pas seulement d'une ville mais d'une legende. Constantinople avait ete la plus grande ville du monde chretien pendant plus de mille ans. Son nom etait synonyme de richesse, de savoir, de civilisation elle-meme. Le nouveau sultan etait determine non pas a presider son declin mais a la transformer en quelque chose d'egalement magnifique: la capitale d'un empire mondial ottoman.

Le travail commenca presque immediatement. Mehmed comprit qu'un grand empire exigeait une grande ville, et Constantinople avait ete grandement depeuplee par les derniers siecles de sieges, de pestes et de declin economique de la periode byzantine. Il encouragea activement le repeu plement, invitant des musulmans d'Anatolie et des Balkans, des chretiens orthodoxes grecs qui avaient fui a revenir, des Armeniens et des Juifs. Notamment, les Juifs sephardesy expulses d'Espagne en 1492 trouverent dans l'Istanbul ottoman une tolerance qu'ils ne pouvaient trouver dans l'Europe chretienne. La population de la ville, qui avait peut-etre chute a quelque 50 000 habitants a la fin de la periode byzantine, fut reconstruite au cours du siecle suivant pour devenir une metropole de peut-etre 400 000 a 500 000 personnes, l'une des plus grandes du monde.

Mehmed entama la construction du Palais de Topkapi en 1459, a la pointe de la peninsule ou se rencontrent le Bosphore, la Corne d'Or et la mer de Marmara, la position la plus strategiquement et visuellement dominante de la ville. Topkapi n'etait pas un seul batiment mais un vaste complexe de cours, de pavillons, de bibliotheques, de tresors, de salles d'audience et de jardins qui crut sur deux siecles pour devenir le coeur administratif et ceremoniel de l'Empire ottoman. Le palais abritait le foyer du sultan, son harem, ses ministres du gouvernement, son tresor et les reliques les plus sacrees de l'islam, dont le manteau et l'epee du Prophete Mahomet. Il resta la residence principale des sultans ottomans jusqu'en 1856 et est aujourd'hui l'un des musees les plus visites du monde.

Parmi les contributions les plus durables de Mehmed a Istanbul figure le Grand Bazar, le Kapalicarsi ou marche couvert, qu'il fonda en 1455, seulement deux ans apres la conquete. Debutant comme un simple bedesten, une salle voutee pour le stockage et la vente de marchandises de valeur, le Grand Bazar crut au cours du siecle suivant pour devenir une ville labyrinthique dans la ville, comprenant des dizaines de rues couvertes, des milliers de boutiques, plusieurs mosquees, fontaines, hans (caravanserails) et ateliers. A son apogee, le Grand Bazar abritait environ 4 000 boutiques et etait visite par des dizaines de milliers de personnes quotidiennement. Il reste l'un des plus grands et des plus anciens marches couverts du monde.

Sous Soliman Ier, connu dans le monde islamique sous le nom de Kanuni (le Legislateur) et en Occident comme Soliman le Magnifique, Istanbul atteignit l'apogee de sa gloire ottomane. Le plus grand monument architectural de l'ere de Soliman fut la Mosquee Suleymani ye, achevee en 1557 et con cue par le maitre architecte Mimar Sinan. Sinan fut pour l'architecture ottomane ce que Michel-Ange fut pour la Renaissance italienne, un genie dont l'oeuvre definit l'esthetique d'une civilisation entiere.

La Mosquee Bleue, formellement la Mosquee Sultan Ahmed, fut achevee en 1616 sous le sultan Ahmed Ier et ajouta a la silhouette incomparable d'Istanbul la distinction d'etre la seule mosquee d'Istanbul avec six minarets. Les murs interieurs de la Mosquee Bleue sont couverts de plus de 20 000 carreaux d'Iznik peints a la main dans des tons de bleu, de turquoise et de blanc, qui donnent a la mosquee son nom populaire. La Mosquee Bleue fut construite directement en face de l'ancien Hippodrome depuis la Hagia Sophia, dans un dialogue architectural delibere entre les plus grands monuments ottomans et byzantins de la ville.

Les Siecles Ottomans: Grandeur Et Declin

Pendant pres de quatre siecles apres la conquete, Istanbul fut le centre inconteste du pouvoir dans le monde islamique et l'une des grandes villes de la civilisation. Les ambassadeurs europeens aupres de la Sublime Porte, le gouvernement ottoman, dont le nom faisait reference a la porte monumentale servant d'entree symbolique, ecrivaient dans leurs pays d'origine avec un melange d'admiration et d'emerveillement face a ce qu'ils voyaient: palais, mosquees, marches, bibliotheques et un appareil bureaucratique d'une remarquable sophistication.

Le declin de la puissance ottomane, qui devint evident au XVIIe siecle et s'accelera aux XVIIIe et XIXe siecles, fut un processus graduel et agonisant qui transforma Istanbul du centre d'un empire mondial en la capitale desesperee d'un Etat tentant de se maintenir face a des puissances europeennes qui l'avaient depasse economiquement, technologiquement et militairement. Le XIXe siecle vit une serie de programmes de reformes, les reformes des Tanzimats des annees 1830 et 1840, des mouvements constitutionnels et la malheureuse tentative de gouvernement parlementaire, tandis que les hommes d'Etat ottomans tentaient de moderniser l'empire assez rapidement pour survivre.

La Tour de Galata, de l'autre cote de la Corne d'Or par rapport a la peninsule historique, offre une perspective differente sur le passe stratifie d'Istanbul. Construite a l'origine par les Genois en 1348 dans le cadre de leur colonie commerciale fortifiee de Galata, la tour est aujourd'hui l'un des monuments les plus emblematiques d'Istanbul. Le quartier de Galata lui-meme reflate le caractere cosmopolite qui a toujours ete l'une des caracteristiques definitoires d'Istanbul: pendant des siecles un quartier de marchands genois, grecs, armeniens et juifs, il devint aux XIXe et XXe siecles le quartier a l'aspect le plus europeen de la ville.

L'effondrement final de l'empire survint dans la catastrophe de la Premiere Guerre mondiale. La Turquie ottomane etait entree dans la guerre du cote allemand, subissant de devastatrices defaites sur plusieurs fronts. Le partage subsequent de l'empire par les puissances victorieuses alliees, y compris l'occupation d'Istanbul elle-meme par des troupes britanniques et fran caises de 1918 a 1923, enclencha la Guerre d'Independance turque sous Mustafa Kemal Ataturk. Lorsque les forces d'Ataturk eurent expulse les occupants et etabli la Republique de Turquie en 1923, Istanbul avait perdu son role de capitale, le nouveau gouvernement republicain s'etant installe a Ankara, rompant symboliquement avec le passe ottoman, mais elle demeura de loin la ville la plus grande et la plus importante du nouvel Etat.

Le Bosphore Et la Corne D'or: Voies D'eau Du Destin

La geographie physique d'Istanbul est inseparable de son histoire, et aucune caracteristique de cette geographie n'est plus importante que ses deux grandes voies d'eau. Le detroit du Bosphore, courant du nord au sud sur 31 kilometres, est une voie maritime naturelle d'une importance mondiale extraordinaire. Son etroitesse, seulement 700 metres en son point le plus etroit, a peine un demi-mille, en faisait l'un des points d'etranglement les plus defensibles et donc les plus disputes de toute la geographie humaine.

Le littoral de la mer Noire etait l'une des zones agricoles les plus productives du monde antique, fournissant des cereales pour nourrir les villes de Grece et de Rome. Il produisait egalement du poisson, notamment les grandes migrations de thons et de maquereaux qui traversaient le Bosphore de facon saisonniere, du bois des forets du Pont et du Caucase, des metaux des mines des montagnes pontiques, et des esclaves des peuples des steppes au nord de la mer. Constantinople se trouvait a l'embouchure de toute cette richesse et ne pouvait manquer de s'enrichir par le simple fait d'exister.

La Corne d'Or, en turc Halic, est un estuaire des ruisseaux Alibey et Kagithane qui se jette dans le Bosphore par le nord du cote europeen, formant un port naturel d'une qualite exceptionnelle. Longue d'environ 7,5 kilometres et protegeee des vents et courants dominants du Bosphore, elle offrait un mouillage sur pour les flottes byzantines et ottomanes. La Corne d'Or etait protegee pendant la periode byzantine par une enorme chaine tendue a travers son entree qui pouvait etre levee pour empecher les navires ennemis d'entrer. En 1453, Mehmed II resolut cet obstacle en faisant trainner ses navires a terre sur des rondins graiss es par-dessus la crete au nord de la Corne d'Or, les relancant a l'interieur de la chaine, l'une des plus audacieuses prouesses d'ingenierie de la guerre medievale.

Les rives de la Corne d'Or devinrent le coeur commercial de Constantinople puis de l'Istanbul ottoman. Le Pont de Galata, sur lequel des pecheurs ont toujours lance leurs lignes dans les eaux ou des officiers portuaires byzantins percevaient autrefois des droits sur chaque amphore d'huile d'olive et chaque piece de soie qui transitait, reste un lieu emblematique de la ville aujourd'hui.

La Ville Souterraine: Citernes, Murailles Et L'antiquite Cachee

L'une des caracteristiques les plus frappantes du coeur historique d'Istanbul est la quantite de l'ancienne et medievale Constantinople qui se trouve non pas au-dessus du sol mais en dessous. Les constructeurs de la ville byzantine etaient des ingenieurs hydrauliques extraordinairement habiles, et ils criblaient le sous-sol de la ville de citernes, d'aqueducs, de tunnels et d'infrastructures souterraines a une echelle que les habitants modernes d'Istanbul decouvrent encore.

L'exemple survivant le plus celebre est la Citerne Basilique, en turc Yerebatan Sarnici, la "citerne enfoncee", construite sous Justinien Ier pour approvisionner le Grand Palais et la ville environnante en eau. Cette chambre souterraine couvre environ 9 800 metres carres et est soutenue par 336 colonnes de marbre disposees en douze rangees de vingt-huit, creant une foret de colonnes s'elevant depuis des sols recouverts d'eau dans une atmosphere d'une etrangete extraordinaire. Deux des colonnes reposent sur des tetes de Meduse sculptees, placees a l'envers et de cote. La citerne fut oubliee par les habitants ottomans et ulterieurs de la ville pendant des siecles, avant d'etre formellement redecouverte et documentee en 1545 par le voyageur Petrus Gyllius.

L'Aqueduc de Valens, construit par l'empereur Valens a la fin du quatrieme siecle apres J.-C., se dresse encore au coeur de la vieille ville, ses arches en double rang enjambant la vallee entre la Troisieme et la Quatrieme Colline. Il faisait autrefois partie du systeme d'approvisionnement en eau urbain le plus complexe du monde antique, captant l'eau de sources situees a quarante ou cinquante kilometres de distance.

Le projet du tunnel Marmaray, qui impliquait de forer un tunnel ferroviaire sous le Bosphore, produisit l'une des grandes surprises archeologiques des dernieres decennies lorsque les fouilles sur le site de Yenikapi decouvrirent le port byzantin de Theodose. Construit a la fin du quatrieme siecle et progressivement ensable et oublie au fil des siecles, le port livra les vestiges de trente-sept navires de l'epoque byzantine, la plus grande collection de navires byzantins jamais trouvee, ainsi que des artefacts remontant au Neolithique, demontrant 8 000 ans d'activite humaine continue en ce seul endroit.

Culture, Gastronomie Et la Ville Vivante

Se concentrer uniquement sur les monuments et les batailles serait rater la texture de ce qui fait d'Istanbul l'une des villes les plus fascinantes a habiter et a visiter dans le monde aujourd'hui. Istanbul est une ville d'une richesse sensorielle extraordinaire: l'appel a la priere se repandant sur les toits a l'aube, l'odeur du pain des chariots de simit et du poisson grille des ferries, les cris des mouettes sur le Bosphore, les couleurs et le bruit du Bazar aux Epices (le Misir Carsisi ou Bazar egyptien, construit en 1664), les interieurs carrelee de faience d'Iznik des mosquees, les verres de the apportes sans cesse aux marchands et aux clients et aux voisins dans chaque boutique et bureau de la ville.

La cuisine turque, a son meilleur a Istanbul, puise dans des siecles de cuisine de la cour ottomane combinee aux produits de l'une des regions agricoles les plus diverses du monde. Les cuisines du palais ottoman de Topkapi employaient des centaines de cuisiniers et creerent une cuisine d'une complexite et d'un raffinement extraordinaires. Des plats comme le pilav, les kebabs de cent variantes, les legumes farcis (dolma), les patisseries feuilletees (borek), les preparations de poisson qui exploitent la variete extraordinaire du Bosphore et de la mer de Marmara, les confiseries comme le baklava et le helva, et le the et le cafe turcs omnipresents ont tous leurs racines dans la tradition culinaire d'Istanbul.

Istanbul est egalement aujourd'hui une ville d'une vitalite culturelle contemporaine. Ses musees sont de classe mondiale: les Musees Archeologiques d'Istanbul, le Musee des Arts Turcs et Islamiques, le Musee Pera avec ses peintures de l'ere ottomane, et le Musee Sakip Sabanci sont tous des institutions de renommee internationale. La Biennale d'Istanbul, tenue tous les deux ans, est l'un des evenements d'art contemporain les plus importants du monde. Le Prix Nobel Orhan Pamuk a ecrit des memoires profondement personnelles de la ville qui capturent avec un apercu inegale sa melancolie et sa grandeur particulieres.

Istanbul a L'ere Moderne

Le changement de nom de Constantinople en Istanbul en 1930, dans le cadre du programme de modernisation d'Ataturk, fut a la fois un acte pratique et symbolique. Le nom Istanbul, une adaptation turque de l'expression grecque signifiant "dans la ville" ou "vers la ville", etait d'usage informel depuis des siecles. La Hagia Sophia, qui avait ete une mosquee depuis 1453, fut convertie en musee en 1934 comme geste de modernite laique et affirmation que ce grand monument appartenait a toute l'humanite plutot qu'a une seule foi.

Le XXe siecle fut a bien des egards difficile pour Istanbul. Les echanges de population qui suivirent la guerre greco-turque de 1919-1922 expulserent la grande majorite de la population orthodoxe grecque d'Istanbul vers la Grece, mettant fin a une presence grecque dans la ville remontant a pres de 2 700 ans. Le Pogrom d'Istanbul de septembre 1955, des emeutes orchestrees visant les communautes grecques, armeniennes et juives, en chassa la plupart de ceux qui restaient. La ville cosmopolite de la fin de l'ere ottomane et du debut de l'ere republicaine devint, au cours du XXe siecle, ecrasante ment turque et musulmane.

Istanbul connut cependant une croissance extraordinaire. La population de la ville, d'environ 1 million en 1950, crut pour atteindre peut-etre 3 millions vers 1970, 8 millions vers 1990 et plus de 15 millions dans la deuxieme decennie du XXIe siecle. Cette croissance fut motivee par une massive migration rurale-urbaine depuis toute l'Anatolie.

En juillet 2020, le gouvernement turc sous le president Recep Tayyip Erdogan reconvertit la Hagia Sophia de musee en mosquee, inversant la decision d'Ataturk de 1934. La reconversion genere une enorme controverse internationale, l'UNESCO et le Conseil oecumenique des Eglises exprimant leurs inquietudes, et la Grece et de nombreux gouvernements europeens protestant formellement. Istanbul se trouve egalement pres de la Faille nord-anatolienne, l'une des caracteristiques geologiques les plus sismiquement actives du monde, et les sismologues avertissent depuis longtemps d'un grand tremblement de terre pour lequel la ville doit se preparer.

La Place D'istanbul Dans L'histoire Mondiale

Aucune ville ne peut pretendre davantage etre le pivot de l'histoire mondiale. Pendant plus de mille ans en tant que Constantinople, elle fut la ville la plus grande, la plus riche et la plus sophistiquee du monde chretien. Pendant pres de quatre siecles en tant que capitale ottomane, elle fut la ville musulmane la plus puissante et l'une des plus grandes de la Terre. Elle a ete disputee par des Grecs, des Romains, des Perses, des Arabes, des Bulgares, des Rus, des Croises et des Turcs. Elle a servi de capitale d'une colonie grecque, de l'Empire romain, de l'Empire byzantin, de l'Empire latin de Constantinople et de l'Empire ottoman. Ses murailles protegerent un jour la civilisation elle-meme. Ses savants transmiren les textes de l'Antiquite a un monde qui les avait oublies.

Le fait geographique qui crea tout cela, l'etroit detroit ou deux continents se rencontrent et ou deux mers echangent leurs eaux, n'a pas change. Le Bosphore mesure toujours 700 metres de large en son point le plus etroit. Les petroliers et les porte-conteneurs et les ferries le traversent encore quotidiennement. Les collines se dressent toujours des deux cotes. Les minarets captent toujours la lumiere du soir. Et la ville qui se trouve au croisement, Byzance, Nova Roma, Constantinople, Istanbul, se dresse toujours, demeurant la ville au resonance historique la plus forte au monde.

Visiter Istanbul

Pour les voyageurs, la peninsule historique, Sultanahmet et ses alentours, est le coeur de l'Antiquite d'Istanbul. En quelques kilometres carres, le visiteur trouve la Hagia Sophia, la Mosquee Bleue, le Palais de Topkapi et ses musees, l'Hippodrome (aujourd'hui une place publique appelee At Meydani ou se dressent encore la Colonne du Serpent et l'Obelisque de Thoutmosis III), la Citerne Basilique, le Grand Bazar et des trons des murailles byzantines. Le Musee Archeologique se trouve a cinq minutes a pied de Topkapi. Le Bazar aux Epices est accessible en un court trajet supplementaire en traversant le Pont de Galata.

Les quartiers en dehors de la peninsule historique ont chacun leur caractere propre. Beyoglu, sur la rive nord de la Corne d'Or, est le quartier le plus cosmopolite de la ville, centre sur l'avenue pietonniere d'Istiklal avec son architecture europeenne du XIXe siecle, ses boutiques independantes, ses restaurants, ses salles de musique live et le nostalgique tramway rouge qui longe la rue. Les Iles des Princes dans la mer de Marmara offrent une escapade ou aucun vehicule a moteur n'est autorise, avec des calaches et des maisons en bois du XIXe siecle construites par les communautes grecques, armeniennes et juives qui constituaient autrefois une grande partie de la population d'Istanbul.

Istanbul recompense les visites repetees plus que presque n'importe quelle autre ville du monde. La quantite impressionnante de ses monuments, la profondeur de son histoire et l'energie vivante de son present font qu'aucune visite unique ne peut l'epuiser. C'est une ville qui se devoile graduellement, quartier par quartier, siecle par siecle, couche par couche, exactement comme on s'y attendrait d'un endroit qui accumule l'histoire humaine depuis pres de trois mille ans.

Sources

https://www.countryreports.org https://www.worldhistory.org/Hagia_Sophia/ https://www.worldhistory.org/article/1180/1453-the-fall-of-constantinople/ https://www.worldhistory.org/Constantinople/ https://www.asce.org/about-civil-engineering/history-and-heritage/historic-landmarks/hagia-sophia https://whc.unesco.org/en/list/356/ https://istanbultarihi.ist/424-the-final-siege-and-fall-of-constantinople-1453 https://geopol.uk/chokepoints/bosphorus/ https://muze.gen.tr/muze-detay/topkapi https://muze.gen.tr/muze-detay/ayasofya https://www.medievalists.net/2014/08/nika-revolt/ https://turkishculture.org/architecture/topkapi-palace-246.htm https://mathshistory.st-andrews.ac.uk/HistTopics/Byzantine_and_Greek/