
Le Systeme de L'encomienda: Travail, Conquete Et Exploitation Coloniale En Amerique Espagnole
Introduction
Peu d'institutions ont facon le destin de l'Amerique latine coloniale de maniere aussi profonde ou aussi violente que le systeme de l'encomienda. A son fondement, l'encomienda etait un arrangement de travail et de tribut dans lequel la Couronne espagnole accordait a un conquistador ou a un colon — connu sous le nom d'encomendero — le droit d'exiger le travail et le tribut d'un groupe designe de personnes indigenes. En echange, l'encomendero etait theoriquement oblige de fournir a ces memes personnes indigenes un enseignement religieux chretien et une protection physique. Dans la pratique, le systeme est devenu l'un des mecanismes d'exploitation coloniale les plus devastateurs de l'histoire enregistree, contribuant a l'aneantissement quasi total de civilisations indigenes entieres en l'espace d'un seul siecle de contact europeen.
L'encomienda n'a pas emane toute formee de l'esprit d'un administrateur colonial. Elle a evolue sur des siecles, enracinee dans les traditions feodales de la Castille medievale et affinee lors des campagnes militaires connues collectivement sous le nom de Reconquista, la grande reconquete chretienne de la peninsule iberique de la domination musulmane. Lorsque Christophe Colomb arriva dans les Caraibes en 1492 et revendiqua les iles pour la Couronne espagnole, lui et les colons qui le suivirent apporterent avec eux non seulement des ambitions de richesse mais aussi un ensemble complet de modeles institutionnels pour gerer les peuples conquis. L'encomienda etait l'une des plus importantes de ces institutions transplantees, et son application aux peuples des Ameriques aurait des consequences qui se repercuteraient sur des siecles.
Comprendre l'encomienda exige une prise en compte de son arc historique complet: de ses origines iberiques dans le passe medieval, a travers sa floraison brutale dans les Caraibes et sur les continents americains, a travers les controverses religieuses et juridiques qu'elle a inspirees aux plus hauts niveaux du gouvernement et de la theologie espagnols, et enfin jusqu'a son long declin et les legs structurels qu'elle a laisses sous forme d'inegalite fonciere profondement ancree, de hierarchie raciale et du systeme des haciendas qui lui a succede. L'histoire de l'encomienda est, a bien des egards, l'histoire de l'Amerique latine coloniale elle-meme.
Origines Dans la Castille Medievale Et la Reconquista
Pour comprendre l'encomienda, il faut remonter a la peninsule iberique du VIIIe siecle, quand des forces musulmanes traverserent le detroit de Gibraltar et conquerent rapidement la majeure partie de ce qui est aujourd'hui l'Espagne et le Portugal. Pendant les sept siecles suivants, les royaumes chretiens du nord de la peninsule menerent une serie intermittente de campagnes pour recuperer ce territoire, un processus connu sous le nom de Reconquista. Cette lutte prolongee, qui dura d'environ 718 jusqu'a la chute du royaume musulman de Grenade en 1492, facon profondement la culture sociale, militaire et institutionnelle de la Castille, de l'Aragon et des autres royaumes chretiens d'Iberie.
Parmi les institutions les plus importantes a emerger de la Reconquista se trouvait un systeme de recompense et d'obligation qui allait plus tard evoluer directement vers l'encomienda. A mesure que les armees chretiennes avan caient vers le sud et recuperaient des territoires des dirigeants musulmans, la Couronne avait besoin de moyens pratiques pour recompenser les soldats et les administrateurs pour leurs services. Les terres et la richesse etaient les principales monnaies de cette recompense, mais les monarques conquerants etaient egalement profondement preoccupes d'empecher l'emergence d'une aristocratie hereditaire trop puissante qui pourrait defier l'autorite royale. La solution etait un arrangement dans lequel les soldats et les nobles recevaient non pas la pleine propriete permanente des terres mais plutot le droit de percevoir le tribut et le travail des personnes qui y vivaient, en echange du maintien de l'etat de preparation militaire et de la diffusion active du christianisme.
Dans le contexte de la Reconquista, le mot encomienda lui-meme derivait du verbe encomendar, signifiant confier ou recommander. Quelque chose — un territoire, une population, une responsabilite civique — etait confie a une personne. L'encomendero n'etait pas un seigneur feodal au sens le plus plein. Il ne possedait pas les personnes qui lui etaient assignees, ni la terre a perpetuite. Ses droits etaient conditionnels et theoriquement revocables par la Couronne. Dans la pratique, cependant, la distinction entre recevoir le droit d'extraire le travail de personnes et simplement les posseder etait souvent incomprehensible pour les hommes qui exerc aient les concessions d'encomienda.
La chute de Grenade en janvier 1492 — la meme annee ou Colomb navigua lors de son premier voyage — marqua la fin de la Reconquista et le debut d'une nouvelle phase d'expansion espagnole. Avec le royaume musulman de Grenade absorbe dans la Couronne espagnole unifiee sous Ferdinand et Isabelle, l'appareil institutionnel developpe au cours de siecles de guerres de Reconquista etait soudainement en quete d'une nouvelle frontiere. Le voyage de Colomb cette meme annee fournit exactement cette frontiere, et en quelques annees le systeme de l'encomienda etait transporte a travers l'Atlantique et applique a un ensemble entierement different de peuples conquis.
La Transplantation Aux Caraibes
Le premier voyage de Colomb en 1492 etablit le contact entre l'Espagne et les iles caraibes des Bahamas, de Cuba et d'Hispaniola. Colomb revint en Espagne avec des echantillons d'or, des Tainos asservis et des recits de vastes richesses attendant d'etre extraites. Ses rapports enflamment l'enthousiasme espagnol pour la colonisation et declenchez une ruee d'expeditions et d'installations. La question de savoir comment organiser le travail des peuples indigenes de ces nouveaux territoires se posa presque immediatement.
Colomb lui-meme se vit accorder de larges pouvoirs en tant que Vice-roi et Amiral de la Mer Oceane, et il commen ca a faire des concessions informelles de travail indigene a ses partisans presque des le debut. Les premiers precedents clairs d'un systeme de type encomienda dans les Ameriques apparaissent des 1497, lorsque Colomb assigna des communautes indigenes a Francisco Roldan et a ses hommes apres une rebellion. Cependant, ces premiers arrangements etaient improvises et manquaient de la structure juridique formelle qui definirait plus tard l'encomienda en tant qu'institution.
L'institutionnalisation du systeme a Hispaniola vint sous le gouverneur Frey Nicolas de Ovando, qui servit de 1502 a 1509. Ovando formalisa la distribution des travailleurs indigenes aux colons espagnols dans toute l'ile, etablissant l'encomienda comme l'institution laborale fondamentale de l'administration coloniale espagnole. Sous le mandat d'Ovando, le peuple taino d'Hispaniola fut distribue parmi des centaines d'encomenderos espagnols, qui les mettaient au travail dans les mines d'or, dans les fermes et dans le service domestique. Les resultats furent catastrophiques pour les Tainos. Deja affaiblie par les maladies epidemiques introduites par le contact europeen, la population d'Hispaniola s'effondra avec une rapidite terrifiante sous les demandes combinées de l'encomienda.
Vers le debut du XVIe siecle, l'encomienda etait devenue l'institution laborale dominante dans tout les Caraibes espagnols. Chaque nouvelle conquete — de Porto Rico, Cuba, Jamaique et au-dela — suivit le meme modele. Les conquistadors furent recompenses par des concessions d'encomienda. Les peuples indigenes furent distribues parmi les colons. Le travail et le tribut furent extraits, ostensiblement en echange d'un enseignement chretien. Les populations indigenes furent decimees.
Le Cadre Juridique de L'encomienda
L'une des caracteristiques distinctives de l'entreprise coloniale espagnole etait son insistance sur la justification juridique et theologique de ses actions. Les monarques espagnols et leurs conseillers etaient profondement conscients que leur traitement des peuples indigenes soulevait de profondes questions morales et philosophiques, et ils consacraient un effort considerable a la construction de cadres formels pour justifier leurs actions.
La theorie juridique de base sous-jacente a l'encomienda reposait sur plusieurs piliers imbriques. Premierement, le pape avait accorde a l'Espagne la domination sur les terres nouvellement decouvertes par la bulle papale Inter Caetera, emise en 1493. Deuxiemement, les peuples indigenes etaient consideres comme des sujets de la Couronne espagnole — non pas des esclaves, mais des sujets dont le travail et le tribut pouvaient etre exiges comme une forme de service au souverain. Troisiemement, l'encomendero recevait le droit a ce travail et a ce tribut en echange de l'accomplissement d'obligations specifiques: fournir un enseignement chretien, proteger les peuples indigenes de leurs ennemis et veiller a leur bien-etre general.
Ce cadre etait profondement hypocrite dans la pratique. La grande majorite des encomenderos n'avait aucun interet genuines pour l'enseignement chretien et aucune capacite pratique pour le fournir. C'etaient des soldats, des mineurs et des agriculteurs dont la principale preoccupation etait l'extraction de la richesse. Les peuples indigenes sous leur garde etaient travailles jusqu'a l'epuisement et la mort. Les obligations juridiques de l'encomendero existaient principalement sur le papier.
Neanmoins, l'existence de ce cadre juridique etait significative precisement parce qu'il etait conteste. Cela signifiait que le systeme colonial espagnol etait, depuis le debut, vulnerable au defi sur ses propres termes. Les critiques de l'encomienda — et ils etaient nombreux, dont certains des plus importants freres dominicains et franciscains travaillant dans le Nouveau Monde — pouvaient pointer vers les propres obligations declarees de la Couronne et soutenir que le systeme etait administre d'une maniere qui violait systematiquement ces obligations.
Les Lois de Burgos Et Le Requerimiento
Les realites brutales du systeme de l'encomienda dans les Caraibes provoqueren la premiere grande tentative de regulation juridique, qui vint sous la forme des lois de Burgos. Promulguees le 27 decembre 1512 par le roi Ferdinand d'Aragon, les lois de Burgos constituaient le premier code juridique exhaustif de l'histoire des Ameriques regissant le traitement des peuples indigenes sous la domination espagnole.
Les lois de Burgos consistaient en trente-cinq articles couvrant un large eventail de sujets lies aux conditions des travailleurs indigenes. Les lois exigeaient que les peuples indigenes re coivent de la nourriture, des vetements et des periodes de repos adequats. Elles specifiaient des limites aux heures de travail pouvant etre exigees. Elles stipulaient que les femmes indigenes enceintes ou allaitant des nourrissons ne devraient pas etre obligees de travailler dans les mines.
Les lois de Burgos n'etaient pas abolitionnistes dans leur intention fondamentale. Elles ne remettaient pas en question la premisse de l'encomienda — que les peuples indigenes pouvaient etre obliges de travailler pour les colons espagnols — mais cherchaient a reguler et a humaniser les conditions de ce travail.
Etroitement lie aux lois de Burgos etait le Requerimiento — l'Exigence — un document juridico-theologique redige vers 1513 par le juriste Juan Lopez de Palacios Rubios. Le Requerimiento etait une proclamation devant etre lue a haute voix aux peuples indigenes avant toute action militaire espagnole contre eux. Il commencait par un bref resume de l'histoire chretienne et concluait par une demande de soumission des peuples indigenes a la souverainete espagnole et d'acceptation de l'enseignement chretien.
Le Requerimiento etait, par toute mesure serieuse, un document d'une absurdite et d'une banqueroute morale extraordinaires. Il etait lu en espagnol a des personnes qui ne connaissaient pas la langue. Les conquistadors remplissaient regulierement la formalite juridique en le lisant rapidement et silencieusement a des forets vides avant d'attaquer des villages endormis. Meme de nombreux observateurs espagnols contemporains trouverent impossible de le defendre. Bartolome de las Casas ecrivit plus tard qu'il ne pouvait determiner s'il fallait rire ou pleurer en le rencontrant.
Les Freres Dominicains Et la Voix de la Conscience
Le defi le plus significatif au systeme de l'encomienda dans ses premieres decennies ne vint pas de la Couronne espagnole ou des fonctionnaires coloniaux mais d'un petit groupe de freres dominicains arrives a Hispaniola en 1510. Sous la direction de Pedro de Cordoba, un groupe qui comprenait Bernardo de Santo Domingo, Miguel de Paz et le jeune Anton de Montesinos trouva les conditions sur l'ile profondement choquantes. La population taino etait travaillee a mort. Le systeme de l'encomienda produisait non pas la christianisation — la justification declaree de toute l'entreprise coloniale — mais des meurtres de masse a une echelle que les freres trouvaient moralement intolerable.
Apres des mois de consultation entre eux et avec leurs superieurs dominicains, les freres deciderent de prendre position publiquement. Le quatrieme dimanche de l'Avent en 1511 — le 21 decembre de cette annee — Anton de Montesinos prononc a un sermon dans l'eglise principale de Santo Domingo qui est entre dans l'histoire comme l'une des premieres et des plus puissantes denonciations de l'exploitation coloniale dans les Ameriques.
Montesinos tira son texte biblique de l'Evangile de Jean: "Je suis la voix de celui qui crie dans le desert." Il s'adress a ensuite directement aux colons rassembles. La congregation comprenait les hommes les plus puissants de l'ile, parmi eux Diego Colon, fils du celebre explorateur et gouverneur par interim. Montesinos leur demanda avec une franchise devastatrice: De quel droit tenaient-ils les peuples indigenes dans une servitude si cruelle et si horrible? Par quelle autorite avaient-ils mene de telles guerres detestables contre des gens qui avaient vecu paisiblement sur leurs propres terres? Les peuples indigenes n'etaient-ils pas des etres humains? Ne possedaient-ils pas des ames rationnelles?
La reaction fut immediate et furieuse. Les colons exigerent que les dominicains retractent le sermon ou quittent l'ile. Diego Colon ecrivit directement au roi Ferdinand denon cant les freres. Les dominicains tinrent ferme. Montesinos delivra un second sermon le dimanche suivant qui etait, si possible, encore plus intransigeant que le premier. Il annon ca que les dominicains refuseraient le sacrement de l'absolution a tout colon qui continuerait a tenir des peuples indigenes en encomienda dans les conditions existantes.
Le sermon d'Anton de Montesinos en decembre 1511 est l'un des moments fondateurs de l'histoire des droits de l'homme dans l'hemisphere occidental. Il provoqua directement le roi Ferdinand a convoquer la commission de theologiens, juristes et fonctionnaires royaux qui se reunit a Burgos en 1512 et produisit les lois de Burgos. Il eut un impact profond sur un jeune encomendero et pretre ordonne present a Santo Domingo nomme Bartolome de las Casas, qui deviendrait le critique le plus celebre et le plus inlassable du systeme de l'encomienda dans toute l'histoire du colonialisme espagnol.
Bartolome de las Casas Et la Tres Breve Relation de la Destruction Des Indes
Aucune figure ne domine plus l'histoire de l'opposition coloniale a l'encomienda que Bartolome de las Casas. Ne a Seville vers 1484, las Casas se rendit a Hispaniola en 1502 comme un jeune homme cherchant fortune dans le nouveau monde colonial. Il participa a la conquete de Cuba et re cut lui-meme une concession d'encomienda. Pendant plusieurs annees, il fut lui-meme un beneficiaire du systeme qu'il consacrerait plus tard sa vie a combattre et finalement a detruire.
La transformation de las Casas commenca vers 1514, quand — selon son propre recit — il preparait un sermon de Pentecote et rencontra un passage du livre de l'Ecclesiastique qui le frappa avec la force d'une revelation morale. Il renon ca a son encomienda, libera les peuples indigenes qui lui avaient ete assignes et s'embarqua dans une vie de plaidoyer qui l'emmena de l'Amerique a l'Espagne des dizaines de fois au cours des decennies suivantes. Il entra dans l'ordre dominicain en 1522, apportant avec lui a la fois la rigueur intellectuelle de cette tradition et une connaissance irrempla cable des conditions coloniales acquise par l'experience directe.
Las Casas utilisa chaque instrument disponible — ecriture, predication, lobbying direct, plaidoyer juridique formel devant le Conseil des Indes — pour defendre la cause contre l'encomienda. Il s'engagea dans des debats formels avec des theologiens pro-encomienda comme Juan Gines de Sepulveda, dont l'argument que les peuples indigenes etaient des esclaves naturels au sens aristotelicien fournissait une base philosophique au systeme de l'encomienda. Dans le celebre debat de Valladolid de 1550 et 1551, las Casas et Sepulveda presenterent des arguments opposes devant un panel de juges convoques par le roi Charles Ier.
Son oeuvre ecrite la plus influente fut un texte connu en fran cais sous le nom de "Tres breve relation de la destruction des Indes," acheve en 1542. Le texte fut compose comme un memorial au prince Philippe, heritier du trone espagnol, et decrivit avec des details vivants et emotionnellement puissants les atrocites commises par les colonisateurs espagnols contre les peuples indigenes dans toute la region des Caraibes, l'Amerique centrale, le Mexique et le Perou.
La "Tres breve relation" ne fut pas publiee avant 1552, mais sa forme manuscrite circula largement avant cette date, et lorsque las Casas en lut des passages au roi Charles en 1542, le roi fut apparemment emu a agir. Le resultat fut les Nouvelles lois de 1542, l'une des reponses legislatives les plus significatives a l'exploitation coloniale dans l'histoire de l'Amerique espagnole.
L'expansion Au Mexique Et Au Perou
Tandis que l'encomienda etait debattue et regulee dans les Caraibes, l'empire espagnol se developpait de maniere spectaculaire sur le continent americain. La conquete de l'Empire azteque par Hernan Cortes entre 1519 et 1521 et la conquete ulterieure de l'Empire inca par Francisco Pizarro entre 1532 et les annees 1570 ouvrirent de vastes nouveaux territoires a la colonisation espagnole. Avec ces territoires vint d'enormes populations de peuples indigenes qui seraient soumis au systeme de l'encomienda, et avec ces populations vinrent les ressources — surtout l'argent — qui alimenteraient l'empire espagnol pendant les deux siecles suivants.
Au Mexique, Cortes distribua des concessions d'encomienda a ses soldats presque immediatement apres la chute de Tenochtitlan, la capitale azteque, en aout 1521. Cortes lui-meme conserva la plus grande encomienda de la Nouvelle-Espagne, comprenant plusieurs villes et des dizaines de milliers de travailleurs et de tributaires indigenes. Le systeme de l'encomienda au Mexique fut dans une certaine mesure directement superpose au systeme azteque existant de collecte des tributs, permettant aux Espagnols d'heriter et de reorienter une infrastructure administrative que les Azteques avaient eux-memes construite au fil des siecles d'expansion militaire.
La conquete du Perou apporta l'encomienda aux hautes terres andines d'Amerique du Sud, foyer du tres peuple Empire inca. Francisco Pizarro et ses partisans distribuerent les communautes indigenes du Perou parmi eux-memes en concessions d'encomienda apres la capture et l'execution de l'empereur inca Atahualpa en 1533. Les encomiendas du Perou etaient parmi les plus lucratives de tout l'empire espagnol, etant donne la richesse minerale extraordinaire des Andes. La decouverte de la montagne d'argent de Potosi en 1545 transforma l'echelle de l'extraction coloniale.
Les encomenderos du Mexique et du Perou devinrent rapidement les hommes les plus riches et les plus puissants du monde colonial espagnol. Des hommes comme Cortes, Pizarro et leurs associes accumulerent des fortunes rivalisant avec celles des plus grands nobles d'Europe. Ils construisirent des palais dans les nouvelles villes coloniales de Mexico et de Lima. Cette concentration de richesse et de pouvoir independant entre les mains de la classe encomendero etait exactement ce que la Couronne espagnole avait toujours craint, et elle preppara le terrain pour une confrontation dramatique dans les annees 1540 sur l'avenir du systeme de l'encomienda lui-meme.
Les Nouvelles Lois de 1542 Et la Resistance Coloniale
Le plaidoyer de Bartolome de las Casas, les rapports des missionnaires dominicains et franciscains et la honte croissante des atrocites coloniales produisirent une reponse legislative significative en 1542 quand le roi Charles Ier promulgua ce qui devint connu sous le nom de Nouvelles lois — les Leyes Nuevas, annoncees formellement le 20 novembre 1542.
Les Nouvelles lois representaient la tentative la plus ambitieuse de reformer le systeme de l'encomienda que la Couronne espagnole avait entreprise jusqu'alors. Elles allaient considerablement plus loin que les lois de Burgos de 1512. Plus significativement, les Nouvelles lois prevoyaient l'abolition progressive du systeme de l'encomienda en interdisant la creation de nouvelles encomiendas et en decretant que les encomiendas existantes ne pouvaient pas etre heritees. Les lois interdisaient egalement l'utilisation des peuples indigenes comme porteurs. Elles interdisaient l'asservissement des peuples indigenes dans pratiquement toutes les circonstances.
Les Nouvelles lois provoqueren une vague de fureur parmi les classes d'encomenderos tant de la Nouvelle-Espagne que du Perou. Au Mexique, la menace de revolte fut suffisamment serieuse pour que le vice-roi Antonio de Mendoza retarde la mise en oeuvre des dispositions les plus offensantes des lois.
Au Perou, la reponse fut beaucoup plus dramatique et violente. Le nouveau vice-roi, Blasco Nunez Vela, arriva en 1544 decide a appliquer les Nouvelles lois vigoureusement et sans compromis. Son approche rigide aliena pratiquement toute la classe d'encomenderos du Perou, et en quelques mois il avait provoque une rebellion a grande echelle. Le chef de la revolte etait Gonzalo Pizarro, frere cadet du feu Francisco Pizarro, qui commandait un enorme prestige personnel et une loyaute parmi les conquistadors du Perou.
La rebellion de Gonzalo Pizarro n'etait pas un simple trouble. Il assembla une armee, vainquit et tua le vice-roi Nunez Vela a la bataille d'Anaquito en janvier 1546 et gouverna effectivement le Perou comme une puissance independante pendant plusieurs annees. La rebellion fut finalement reprimee lorsque la Couronne envoya un habile diplomate, Pedro de la Gasca, au Perou avec l'autorite d'offrir des pardons et de negocier. La Gasca vainquit Gonzalo Pizarro a la bataille de Jaquijahuana en avril 1548 et fit executer Pizarro pour trahison.
La Distinction Entre Encomienda Et Esclavage
L'un des aspects les plus importants et pourtant les plus souvent mal compris du systeme de l'encomienda est sa distinction juridique formelle de l'esclavage. Selon le droit colonial espagnol, les peuples indigenes des Ameriques etaient des sujets de la Couronne espagnole. En tant que sujets, ils avaient droit a certaines protections: ils ne pouvaient pas etre achetes ou vendus comme propriete, ils retenaient theoriquement des droits sur leurs propres personnes et leurs propres communautes.
L'esclavage, en revanche, impliquait la subordination juridique complete d'une personne a la volonte d'un proprietaire. Les personnes asservies pouvaient etre achetees, vendues, heritees et eliminees a volonte. Elles n'avaient pas de personnalite juridique, pas de droits et aucune reclamation sur la protection d'un souverain quelconque.
Dans la pratique, cependant, la distinction entre l'encomienda et l'esclavage etait souvent impossible a discerner du point de vue de la personne indigene soumise a l'un ou a l'autre systeme. Les travailleurs d'encomienda n'etaient pas achetes et vendus, mais ils etaient assignes et distribues. Ils ne pouvaient pas refuser de travailler, et ceux qui tentaient de s'echapper faisaient face a de severes punitions. Ils etaient travailles jusqu'a l'epuisement et la mort dans les mines et les champs.
Le Systeme de la Mita Au Perou
En plus de l'encomienda, l'administration coloniale espagnole au Perou developpa un second grand systeme de travail indigene coercitif connu sous le nom de mita. La mita fut adaptee d'une institution pre-inca et inca du meme nom, dans laquelle les communautes etaient tenues de fournir un service de travail rotatif a l'Etat pour la construction d'ouvrages publics, l'entretien des routes et la culture des terres de l'Etat.
La mita coloniale espagnole, codifiee formellement par le vice-roi Francisco de Toledo dans les annees 1570, adapta la forme exterieure de l'institution inca tout en eliminant les elements reciproques qui lui avaient donne une signification sociale. Sous la mita coloniale, chaque communaute indigene dans le vice-royaume du Perou etait tenue d'envoyer une partie de sa population adulte masculine — generalement un septieme de tous les hommes valides entre dix-huit et cinquante ans — travailler dans des mines designees et d'autres entreprises pour des periodes specifiees.
Les conditions du travail de mita a Potosi etaient parmi les plus brutales de tout le monde colonial. Les travailleurs descendaient dans des puits souterrains qui etaient sombres, mal ventiles et sujets aux effondrements. Ils respiraient des vapeurs de mercure provenant du processus d'amalgamation utilise pour raffiner le mineral d'argent, ce qui causait de graves dommages neurologiques et une mort prematuree. L'ascension depuis les puits les plus profonds pouvait prendre des heures d'escalade avec de lourdes charges de mineral.
L'effondrement Demographique Des Populations Indigenes
Aucun aspect de l'histoire de l'encomienda n'est plus devastateur a contempler, et aucun n'est plus important pour comprendre sa pleine signification historique, que le declin catastrophique des populations indigenes dans toute l'Amerique au cours du siecle suivant le contact europeen. L'effondrement demographique du XVIe siecle fut l'une des plus grandes catastrophes de l'histoire humaine — comparable en echelle et en vitesse a la Peste noire qui avait balaye l'Europe deux siecles plus tot.
Avant l'arrivee de Colomb en 1492, la population des Ameriques est estimee — avec un debat scientifique considerable sur les chiffres exacts — a avoir ete comprise entre 50 millions et 100 millions de personnes. Les hautes terres du centre du Mexique et des Andes etaient parmi les regions les plus densement peuplees du monde. En l'espace d'un siecle de premier contact europeen, la population indigene des Ameriques avait ete reduite selon des estimations allant de 50 a peut-etre 90 pour cent, certaines populations regionales connaissant une extinction quasi totale.
Les causes de cette catastrophe etaient multiples et interdependantes. Les maladies epidemiques furent le facteur individuel le plus puissant. Les peuples indigenes des Ameriques avaient ete isoles du reservoir de maladies du Vieux Monde pendant des millenaires et n'avaient aucune immunite acquise contre les grandes maladies epidemiques d'Eurasie et d'Afrique: la variole, la rougeole, le typhus, la grippe, la peste et de nombreuses autres. Ces maladies arriverent avec les colonisateurs europeens et se repandirent dans les populations indigenes avec une vitesse terrifiante.
Le systeme de l'encomienda ne causa pas les maladies epidemiques, mais il accelera et aggrava considerablement leurs effets. La concentration de travailleurs indigenes dans les mines et les domaines rassemblait des personnes dans des conditions de stress physique et de malnutrition, creant des conditions ideales pour la propagation des maladies respiratoires et gastro-intestinales. La perturbation des modes agricoles et sociaux traditionnels laissa les communautes sans ressources pour soigner les malades et se remettre des pertes de population.
La violence etait un facteur secondaire mais significatif. Les guerres de conquete et la repression de la resistance indigene tuerent directement des dizaines de milliers de personnes. Le traitement brutal des travailleurs de l'encomienda — les passages a tabac, les mutilations et les meurtres documentes par las Casas et d'autres temoins — s'ajoutait au nombre de morts. La famine, causee par la perturbation de l'agriculture traditionnelle et la saisie des reserves alimentaires, tua des milliers de personnes supplementaires.
L'effondrement demographique eut de profonds effets de retour sur le systeme de l'encomienda lui-meme. A mesure que les populations indigenes diminuaient, l'offre de main-d'oeuvre disponible pour les encomenderos se retrecissait proportionnellement. Les encomenderos reagirent en augmentant les exigences pesant sur les travailleurs survivants, accelerant la spirale de surmenage et de mort.
L'elimination Progressive de L'encomienda
Le systeme de l'encomienda ne se termina pas a une seule date ni par un seul acte legislatif. Il declina progressivement au cours du XVIIe siecle et au debut du XVIIIe siecle, pousse par une combinaison de changements demographiques, d'evolutions des besoins economiques coloniaux, de changements dans la politique royale et des contradictions internes du systeme lui-meme.
L'effondrement demographique de la population indigene fut la force la plus puissante qui poussa le declin pratique de l'encomienda. Une encomienda n'etait economiquement viable que s'il y avait suffisamment de travailleurs et de tributaires indigenes pour la rendre productive. A mesure que les populations s'effondraient au cours des XVIe et XVIIe siecles, de nombreuses encomiendas devinrent economiquement marginales ou sans valeur.
La politique de la Couronne envers l'encomienda s'orienta progressivement vers la restriction et l'elimination au cours du XVIIe siecle. Les fonctionnaires royaux refuserent reiterement de renouveler les encomiendas lorsqu'elles expiraient a la mort d'un encomendero, incorporant a la place les communautes dans le systeme de tribut royal sous l'administration directe des corregidores. Vers le milieu du XVIIe siecle, une proportion significative des encomiendas qui avaient existe au milieu du XVIe siecle etaient revenues a la Couronne par ce processus de non-renouvellement.
Les reformes bourboniennes du XVIIIe siecle, qui representaient un remaniement complet de l'administration coloniale espagnole, mirent formellement fin aux arrangements d'encomienda restants dans la majeure partie des Ameriques, les remplacant par des formes plus directes d'imposition royale et d'administration.
Meme lorsque l'encomienda declina formellement, beaucoup de ses caracteristiques les plus exploitatrices furent perpetuees par d'autres formes institutionnelles. La mita continua dans les regions minieres andines bien avant dans le XVIIIe siecle, bien apres que l'encomienda eut ete formellement abolie au Perou. Le servage par dettes — la pratique de lier les travailleurs aux domaines par un cycle de dettes accumulees — devint le mecanisme dominant de coercition du travail dans l'economie des haciendas.
Le Systeme Des Haciendas Comme Successeur
L'institution qui succeda le plus directement a l'encomienda comme cadre dominant de l'organisation agraire coloniale et postcoloniale en Amerique latine fut la hacienda. La hacienda etait un grand domaine foncier, generalement consacre a l'agriculture, a l'elevage ou aux deux, dans lequel un proprietaire espagnol ou creole employait des travailleurs indigenes ou metis par une combinaison de travail salarie et de servage par dettes. Contrairement a l'encomienda, la hacienda etait fondamentalement une question de propriete fonciere plutot que de droits sur les personnes.
Le systeme des haciendas se developpa dans les espaces crees par l'effondrement demographique des populations indigenes et la disponibilite resultante des terres. A mesure que les communautes indigenes diminuaient et etaient incapables de maintenir la culture de leurs terres traditionnelles, ces terres furent frequemment absorbees par des colons espagnols qui y etablirent des haciendas. La consolidation des terres en grands domaines prives fut un processus qui s'accelera tout au long du XVIIe siecle.
Le systeme de travail de la hacienda etait organise principalement par le servage par dettes. Les travailleurs recevaient des avances d'argent ou de biens du hacendado et etaient alors tenus de rembourser leurs dettes avant de quitter le domaine. Dans la pratique, les dettes etaient structurees de telle sorte qu'elles ne pouvaient jamais etre entierement remboursees, liant les travailleurs a la hacienda dans une condition de servitude effective qui etait juridiquement distincte a la fois de l'encomienda et de l'esclavage formel mais fonctionnellement similaire aux deux dans son caractere coercitif.
Le systeme des haciendas persista sous diverses formes tout au long du XIXe siecle et bien avant dans le XXe siecle dans de nombreuses parties de l'Amerique latine. La reforme agraire — la redistribution des terres des haciendas aux communautes indigenes et paysannes — fut une demande centrale des mouvements revolutionnaires dans toute la region, depuis la revolution mexicaine de 1910-1917 jusqu'a la reforme agraire du Perou de 1969 et la revolution sandiniste du Nicaragua de 1979.
L'heritage Dans L'inegalite Fonciere En Amerique Latine
L'heritage le plus durable du systeme de l'encomienda dans l'Amerique latine contemporaine est la profonde inegalite dans la repartition des terres qui persiste dans toute la region jusqu'a nos jours. L'Amerique latine est la region la plus inegale du monde selon la plupart des mesures de l'inegalite economique, et les racines de cette inegalite remontent directement aux institutions coloniales de travail et de terres des XVIe au XVIIIe siecles.
L'encomienda et le systeme des haciendas qui lui succeda concentrerent la terre et les ressources productives entre les mains d'une petite elite coloniale. Cette concentration n'etait pas principalement le resultat de processus de marche ou d'une productivite economique differentielle; c'etait le produit direct de la coercition coloniale, de la saisie des terres indigenes et des cadres juridiques qui privilegiaient les colonisateurs espagnols et leurs descendants par rapport aux populations indigenes et metisses.
Les mouvements d'independance du debut du XIXe siecle, qui creerent les Etats de l'Amerique latine moderne, ne remirent pas fondamentalement en question la repartition des terres et des richesses heritee de la periode coloniale. Les elites creoles qui dirigerent les mouvements d'independance etaient en grande partie les descendants des proprietaires fonciers coloniaux, et elles n'avaient aucun interet a demonter les structures economiques qui soutenaient leur propre privilege.
L'inegalite fonciere en Amerique latine reste parmi les plus elevees du monde. Dans des pays comme le Bresil, le Guatemala et le Paraguay, une infime fraction des proprietaires fonciers controle la grande majorite des terres agricoles, tandis que des millions de familles rurales sont effectivement sans terres. Cette inegalite n'est pas une condition naturelle; c'est un produit historique de l'encomienda, de la hacienda et des autres institutions coloniales qui ont extrait de la valeur du travail indigene et africain asservi au benefice des colonisateurs europeens et de leurs descendants.
La Vie Quotidienne Sous L'encomienda: Experiences Vecues
Pour comprendre pleinement l'encomienda, il ne suffit pas d'examiner les dispositions juridiques et les grands debats theologiques qui l'entouraient. Il est tout aussi necessaire de tenter de reconstruire l'experience vecue des personnes soumises au systeme.
La vie quotidienne sous l'encomienda variait considerablement selon la region, la periode, le caractere de l'encomendero individuel et le type de travail exige. Dans les mines d'or des Caraibes, les conditions etaient d'une brutalite presque inimaginable. Les travailleurs indigenes descendaient dans des puits etroits et mal ventiles pour extraire du mineral, travaillant souvent pendant de longues journees dans des conditions d'obscurite, de chaleur extreme et d'exposition a des gaz toxiques. Le taux de mortalite dans ces mines etait si eleve que les communautes qui fournissaient des travailleurs connaissaient un declin demographique accelere.
Une dimension frequemment sous-estimee de la vie sous l'encomienda etait l'impact psychologique et culturel. Les peuples indigenes soumis au systeme ne perdaient pas seulement leur liberte de mouvement et le produit de leur travail; ils voyaient egalement les structures ceremoniales, politiques et familiales qui donnaient un sens a leur vie demantelees. Les dieux et les pretres indigenes etaient persecutes ou interdits. Les temples etaient detruits ou reconvertis en eglises. Les systemes d'ecriture et les archives historiques etaient brules ou confisques.
La resistance indigene au systeme de l'encomienda fut constante, meme si elle prit rarement la forme d'une rebellion armee ouverte. Les formes de resistance comprenaient la fuite vers des regions eloignees ou le controle espagnol etait faible ou inexistant, la reduction deliberee de la productivite du travail, la dissimulation des biens et des ressources soumis au tribut, et le maintien de pratiques culturelles et religieuses interdites.
Le Debat Theologique Et Le Droit International Naissant
Les debats theologiques sur l'encomienda eurent des consequences importantes pour le developpement du droit international naissant. Francisco de Vitoria, le plus eminent des theologiens dominicains de l'Ecole de Salamanque, prononca en 1532 deux series de lec ons — les Relectiones de Indis et De iure belli — qui sont aujourd'hui considerees comme des documents fondateurs du droit international moderne.
Vitoria soutint que les peuples indigenes des Ameriques avaient un veritable dominium — de pleins droits de souverainete et de propriete — et que ni l'autorite du pape ni l'autorite de l'Empereur ne pouvait simplement accorder ces droits a l'Espagne. La conquete ne pouvait etre justifiee, arguait Vitoria, que si les peuples indigenes avaient commis des actes specifiques qui violaient le droit des gens — comme interferer avec le libre commerce ou persecuter les missionnaires — et non simplement par le fait d'etre non-chretiens.
Ces idees de Vitoria influencerent le developpement ulterieur du droit international a travers des penseurs comme Francisco Suarez, Alberico Gentili et Hugo Grotius. Le debat sur l'encomienda et les droits des peuples indigenes fournit le contexte intellectuel dans lequel certains des concepts les plus fondamentaux du droit international moderne se developperent: la souverainete des peuples, les limites de la guerre juste, les obligations des Etats envers les non-citoyens. En ce sens, le systeme de l'encomienda — a travers la controverse qu'il genera — contribua paradoxalement au developpement des outils conceptuels qui seraient plus tard utilises pour le denoncer.
Conclusion
Le systeme de l'encomienda fut l'une des institutions les plus importantes de l'histoire de l'hemisphere occidental. Transplante de la peninsule iberique aux Caraibes dans le sillage des voyages de Colomb, puis etendu au continent americain apres les conquetes du Mexique et du Perou, l'encomienda fac onna le paysage social, economique et demographique de l'Amerique latine coloniale de fac ons qui persisterent longtemps apres que l'institution elle-meme eut ete formellement abolie.
L'encomienda fut simultanement une institution laborale, un cadre juridique, une controverse morale et un site de confrontation culturelle. En tant qu'institution laborale, elle organisa l'extraction du travail et du tribut indigene a une echelle qui produisit d'immenses richesses pour les colonisateurs espagnols et la Couronne espagnole tout en contribuant a l'effondrement demographique quasi total des populations indigenes des Ameriques.
Le legs institutionnel direct de l'encomienda — le systeme des haciendas, les schemas de concentration fonciere, les hierarchies raciales inscrites dans le droit colonial — s'avera beaucoup plus durable que l'institution formelle elle-meme. Ces heritages structurels du passe colonial continuent de fac onner la geographie sociale de l'Amerique latine au XXIe siecle. Comprendre l'encomienda est donc non seulement un exercice d'erudition historique; c'est un prealable necessaire pour comprendre les realites contemporaines d'inegalite, de pauvrete et de droits contestes qui definissent une grande partie de la vie politique latinoamericaine.
Depuis le premier sermon d'Anton de Montesinos en 1511 jusqu'aux mouvements de reforme agraire du XXe siecle, la question centrale soulevee par le systeme de l'encomienda — qui a le droit d'exiger le travail d'une autre personne, et dans quelles conditions — n'a jamais ete pleinement repondue. L'heritage historique de l'encomienda garantit que cette question restera pertinente tant que les inegalites qu'elle a contribue a creer persisteront.
L'encomienda Et L'eglise Catholique
La relation entre l'encomienda et l'Eglise catholique fut profondement ambigue. D'un cote, l'Eglise fournit la justification ideologique centrale du systeme: l'obligation d'evangeliser les peuples indigenes. De l'autre, ce furent des membres des ordres religieux — surtout les dominicains — qui lanceren les critiques les plus dures au systeme des ses debuts.
L'Eglise institutionnelle dans les Ameriques fut frequemment compromise avec le systeme de l'encomienda de maniere directe. Les eveques et les chapitres ecclesiastiques etaient souvent eux-memes beneficiaires d'encomiendas, et la richesse de l'Eglise coloniale — les magnifiques cathedrales, les couvents et les universites que les ordres religieux fonderent dans les principales villes coloniales — fut construite en partie sur le travail indigene mobilise par l'encomienda.
En meme temps, la tradition de critique religieuse du systeme — initiee par Montesinos et las Casas, continuee par de nombreux missionnaires des XVIe et XVIIe siecles — eut des consequences reelles. Ce furent des freres dominicains qui redigerent les premiers rapports detailles sur les conditions de vie indigene qui parvinrent a la Couronne et precipiterent les premieres reformes legislatives.
L'Eglise fut egalement le principal vecteur de la transformation culturelle qui accompagna l'encomienda. L'evangelisation — la conversion des peuples indigenes au catholicisme — faisait partie integrante du systeme colonial, et sa mise en oeuvre produisit des resultats complexes et durables. Dans de nombreuses regions, les peuples indigenes absorberent le catholicisme dans leurs propres traditions culturelles, creant des formes de catholicisme populaire qui melaient des elements europeens et precolombiens.
Perspectives Historiographiques
L'interpretation de l'encomienda a evolue de maniere significative au fil des siecles, refletant les cadres theoriques changeants et les contextes politiques de l'historiographie latinoamericaine.
Les premieres histoires de la conquete et de la colonisation, ecrites en grande partie par des chroniqueurs espagnols des XVIe et debut XVIIe siecles, tendaient a presenter le systeme de l'encomienda en termes apologetiques, soulignant sa fonction missionnaire et civilisatrice tout en minimisant ou en ignorant ses effets destructeurs sur les populations indigenes.
La tradition historiographique alternative, representee par las Casas et par les chroniqueurs indigenes et metis comme Felipe Guaman Poma de Ayala et Fernando de Alva Ixtlilxochitl, fournit des perspectives radicalement differentes sur le systeme de l'encomienda et ses effets. Guaman Poma de Ayala, un noble andin dont la longue chronique illustree fut envoyee au roi d'Espagne au debut du XVIIe siecle, offrit une vision detaillee et devastatrice de l'exploitation coloniale du point de vue des peuples andins qui y etaient soumis.
L'historiographie du XXe siecle fut dominee pendant de nombreuses decennies par le paradigme de la dependance, qui interpretait l'encomienda et les institutions coloniales connexes comme faisant partie d'un systeme mondial d'extraction de surplus des peripheries du monde vers les centres metropolitains. Les recherches plus recentes ont eu tendance a etre plus nuancees, pret ant une plus grande attention a la variation regionale, a l'agentivite indigene au sein des systemes coloniaux et a l'interaction complexe entre les institutions coloniales et les structures preexistantes.
Sources
https://www.countryreports.org https://www.britannica.com/topic/encomienda https://www.britannica.com/biography/Bartolome-de-Las-Casas https://www.britannica.com/topic/Laws-of-Burgos https://www.britannica.com/topic/New-Laws-of-the-Indies https://www.worldhistory.org/Encomienda/ https://www.worldhistory.org/Bartolome_de_las_Casas/ https://www.encyclopedia.com/history/latin-america-and-caribbean/latin-american-history/encomienda https://www.encyclopedia.com/humanities/encyclopedias-almanacs-transcripts-and-maps/burgos-laws https://www.encyclopedia.com/people/history/explorers-travelers-and-conquerors-biographies/gonzalo-pizarro https://www.historiadelnuevomundo.com/en/the-burgos-laws-of-1512/ https://blogs.loc.gov/law/2012/12/the-laws-of-burgos-500-years-of-human-rights/ https://billofrightsinstitute.org/e-lessons/bartolome-de-las-casas-account-of-the-destruction-of-the-indies/ https://www.summitdominicans.org/blog/2011/12/500th-anniversary-of-the-sermon-of-friar-monesinos https://read.dukeupress.edu/hahr/article/51/3/431/152265/Encomienda-Hacienda-and-Corregimiento-in-Spanish https://andeanroadperu.com/mita-system-how-it-shaped-the-economy-of-colonial-peru/ https://legallegacy.wordpress.com/2020/11/22/november-22-1542-spain-passes-laws-for-the-good-treatment-and-preservation-of-the-indians-in-the-new-world/ https://www.albert.io/blog/encomienda-ap-us-history-crash-course/ https://nativephilanthropy.candid.org/events/spain-issues-requerimiento-and-laws-of-burgos-demanding-subjugation/
L'encomienda Dans Le Contexte Comparatif Colonial
Le systeme de l'encomienda espagnol ne fut pas le seul modele d'organisation du travail colonial developpe par les puissances europeennes dans les Ameriques. Une perspective comparative aide a situer l'encomienda dans son contexte historique plus large et a evaluer ses caracteristiques specifiques.
Le systeme colonial portugais au Bresil, bien que comparable a l'espagnol a bien des egards dans ses effets sur les populations indigenes, developpa ses propres institutions laborales particulieres. Les colons portugais au Bresil utiliserent initialement le travail indigene par une combinaison d'echange — les peuples indigenes echangeaient du travail contre des biens manufactures — et d'asservissement direct. La relative rarete des grandes civilisations sedentaires au Bresil, par rapport au Mexique et au Perou, fit de la main-d'oeuvre africaine asservie la base de l'economie coloniale bresilienne a un stade plus precoce que dans l'Amerique espagnole.
Les colonies anglaises en Amerique du Nord soumirent egalement les peuples indigenes a diverses formes de coercition laborale et d'appropriation des terres, mais le cadre institutionnel etait fondamentalement different. L'encomienda espagnole presupposait la permanence de grandes populations indigenes sur place qui pouvaient etre integrees dans l'economie coloniale en tant que travailleurs et tributaires. La politique coloniale anglaise tendait davantage vers le deplacement ou l'elimination des populations indigenes pour ouvrir des terres a l'installation europeenne.
Les colonies hollandaises et francoises developperent leurs propres variantes. La Nouvelle-France (le Canada et la vallee du Mississippi) s'appuya pendant longtemps sur le commerce des fourrures avec les peuples indigenes dans une relation qui, bien qu'inegale et finalement destructrice, differait de la relation de travail coercitif de l'encomienda.
Cette perspective comparative suggere que l'encomienda espagnole, bien qu'exceptionnelle sur certains aspects — surtout dans l'elaboration de son cadre juridique et theologique et dans l'intensite de la controverse qu'elle genera — faisait partie d'un phenomene plus large d'exploitation coloniale qui caracterisa l'expansion europeenne dans les Ameriques dans son ensemble.
L'impact Economique a Long Terme de L'encomienda
Les economistes et les historiens economiques ont consacre un effort considerable ces dernieres decennies a mesurer et a quantifier l'impact economique a long terme de l'encomienda et des institutions coloniales connexes sur les economies latino-americaines contemporaines.
Les etudes empiriques ont documente plusieurs relations robustes entre l'intensite de la coercition du travail colonial et les resultats economiques contemporains. Les regions qui ont connu les encomiendas les plus intensives et les systemes de mita tendent, en moyenne, a avoir des revenus par habitant plus faibles, de moins bons resultats scolaires, une qualite institutionnelle plus faible et une plus grande inegalite que celles qui etaient moins intensivement soumises a la coercition laborale coloniale.
L'etude economique la plus influente sur ce sujet est peut-etre l'analyse de Melissa Dell sur le systeme de la mita en Perou, publiee en 2010, qui documenta que les communautes qui avaient ete soumises a la mita avaient des niveaux de consommation environ 25 pour cent inferieurs a ceux des communautes comparables qui etaient restees juste en dehors de la frontiere de la mita, cette difference persistant 200 ans apres l'abolition de la mita. Ce resultat illustre de maniere frappante comment les institutions coloniales coercitives peuvent creer des trajectoires economiques persistantes qui se transmettent de generation en generation bien au-dela de la duree de vie de l'institution elle-meme.
Les mecanismes par lesquels ces effets persistants operent sont multiples. Les institutions coloniales ont fac onne la repartition des terres et du capital, les structures du pouvoir politique local, la qualite et la disponibilite des services publics comme l'education et la sante, et les normes culturelles concernant la cooperation, la confiance et les relations avec les institutions de l'Etat. Ces effets institutionnels se sont reproduits et perpetues bien au-dela de la periode coloniale, refac onnant l'avantage ou le desavantage economique de generation en generation.
Ces resultats empiriques ont des implications importantes pour les politiques de developpement contemporaines en Amerique latine. Ils suggerent que les interventions politiques qui ne tiennent pas compte des heritages institutionnels coloniales sont peu susceptibles d'etre efficaces, et que les politiques de redistribution des terres, d'amelioration de la qualite institutionnelle et de reduction des hierarchies economiques enracinee dans le passe colonial sont susceptibles d'avoir des effets positifs durables.
Les Sources Primaires Et Les Archives Coloniales
Le systeme de l'encomienda est exceptionnellement bien documente pour les normes du XVIe siecle, en partie parce qu'il genera une enorme quantite de litiges, de correspondance administrative et de debats publics qui laisserent des archives substantielles dans les archives d'Espagne et d'Amerique latine.
Les Archives des Indes a Seville contiennent des millions de documents lies a l'administration coloniale espagnole, dont des textes de concession d'encomiendas, des rapports d'inspecteurs royaux (visitadores) sur les conditions dans les encomiendas, des dossiers de litiges entre encomenderos et les communautes indigenes, et la correspondance officielle des vice-rois et des gouverneurs sur l'application des reformes legislatives.
Parmi les documents primaires les plus importants pour l'etude de l'encomienda figurent les Relaciones Geograficas, des questionnaires systematiques envoyes par la Couronne a ses administrateurs coloniaux dans les annees 1570 et 1580, qui rassemblaient des informations detaillees sur les conditions locales, les populations indigenes et le fonctionnement des encomiendas dans chaque region. Les tasaciones — documents fixant officiellement le montant du tribut que chaque communaute indigene devait payer a son encomendero — fournissent des donnees quantitatives precieuses sur le fonctionnement du systeme.
Les ecrits des acteurs du systeme eux-memes — les lettres des encomenderos defendant leurs privileges, les rapports des missionnaires documentant les abus, les petitions des communautes indigenes demandant la reduction de leurs tributs ou la protection contre les encomenderos violents — fournissent des perspectives multiples et inestimables sur un systeme qui fut vecu de manieres profondement differentes selon la position sociale de l'observateur.
L'etude de ces documents primaires a transforme notre comprehension du systeme de l'encomienda au cours des dernieres decennies, permettant aux historiens de depasser les grands recits — qu'il s'agisse de l'apologetique coloniale ou de la critique morale totalisante — pour examiner le fonctionnement reel du systeme dans des contextes specifiques et sous des angles divers.
L'encomienda Et la Formation de L'identite Nationale
Dans de nombreux pays d'Amerique latine, l'interpretation du systeme de l'encomienda est devenue une question de debat national sur les origines de l'identite nationale et la nature du passe colonial.
Au Mexique, la vision officielle du passe colonial — largement influencee par le muralisme de Diego Rivera, Jose Clemente Orozco et David Alfaro Siqueiros, et par les historiens nationalistes du XXe siecle — a generalement represente la conquete et l'encomienda comme une catastrophe pour les peuples indigenes, une rupture violente avec un passe precolombien glorious. Cette vision a servi a legitimer des politiques de reforme agraire et de defense des droits indigenes, mais elle a egalement ete critiquee pour sa tendance a idealiser le passe precolombien et a negliger la complexite des relations coloniales.
Au Perou, la question de la maniere d'interpreter l'heritage colonial est etroitement liee au debat sur l'identite nationale dans un pays ou les hierarchies ethniques et de classe enracinables dans la periode coloniale continuent de structurer la vie sociale et politique. Les mouvements indigenes peruens ont utilise l'histoire de l'encomienda et de la mita comme un cadre pour comprendre les inegalites contemporaines et pour revendiquer des droits territoriaux et culturels.
En Espagne, le debat sur la memoire coloniale est devenu plus intense ces dernieres annees, avec des demandes croissantes de la part des pays latino-americains pour que l'Espagne reconnaisse les crimes de la conquete et de la colonisation. Le gouvernement espagnol a generalement resiste a de telles demandes, preferant souligner les aspects positifs de la transmission culturelle et religieuse tout en reconnaissant les aspects negatifs de l'histoire coloniale sans se lancer dans des reconnaissances formelles ou des demandes de pardon.
Ces debats nationaux sur l'heritage de l'encomienda refletent la profondeur et la persistance de l'impact de cette institution sur les societes latino-americaines contemporaines. L'encomienda n'est pas seulement une question d'histoire ancienne; elle est une partie vivante de la memoire politique et de la lutte pour la justice sociale dans une region qui continue de porter les marques de son passe colonial.
Les Encomiendas Dans Le Detail: Structures Et Variations Regionales
L'encomienda ne fut pas une institution uniforme dans toute l'Amerique espagnole. Sa forme, son intensite et ses effets varierent considerablement d'une region a l'autre et d'une periode a l'autre, refletant les differences dans les structures demographiques et sociales des peuples indigenes colonises, la nature des ressources economiques disponibles et les priorites des administrateurs coloniaux locaux.
Dans les Antilles, l'encomienda prit sa forme la plus brutale et la plus rapidement destructrice. Les iles de Cuba, d'Hispaniola, de Porto Rico et de Jamaique etaient relativement peuplees par des peuples tainos qui vivaient dans des societes relativement peu hierarchisees et qui n'avaient pas l'experience des exigences de travail massives imposees par les Empires azteque ou inca. La concentration du travail indigene dans les mines d'or et sur les plantations sucrières naissantes, combinee aux epidemies devastatrices, produisit l'effondrement demographique le plus rapide et le plus complet de toute la periode coloniale. En l'espace de quelques decennies, les populations tainos des grandes Antilles avaient ete reduites a des niveaux negligeables ou completement aneanties.
En Nouvelle-Espagne (Mexique), l'encomienda opera dans un contexte demographique et institutionnel tres different. Les peuples du centre du Mexique — les Azteques, les Texcocanos, les Tlaxcaltecs et de nombreux autres groupes — vivaient dans des societes hautement hierarchisees avec des traditions etablies de travail tributaire envers leurs seigneurs indigenes. Les Espagnols purent donc en partie adapter le systeme de l'encomienda aux structures tributaires azteques existantes, ce qui le rendit dans certains cas moins disruptif que dans les regions sans precedent de tributaire organise. Cela ne diminua pas l'exploitation fondamentale — le tribut continua a etre extrait, et les conditions de travail dans les mines de la Nouvelle-Espagne furent souvent atroces — mais cela signifia que les structures administratives locales survecurent plus longtemps et que la resistance indigene put s'organiser plus efficacement.
Au Perou, l'encomienda interagit avec les structures administratives de l'Empire inca de facon particulierement complexe. L'Empire inca avait developpe un systeme elabore de redistribution du travail et des ressources — le systeme de reciprocite andin — qui etait fondamentalement different de la logique extractive de l'encomienda espagnole. La superposition du systeme espagnol sur ce systeme andin crea des tensions et des dysfonctionnements qui contribuerent a l'effondrement des structures sociales andines et a la degradation rapide des conditions de vie des populations soumises.
Les encomiendas des regions frontalieres — les zones de la Nouvelle-Galice au nord-ouest du Mexique, la frontiere chilienne avec les Mapuches, et d'autres peripheries de l'empire — avaient encore leurs propres caracteristiques distinctives. Dans ces regions, les populations indigenes n'etaient pas sedentaires et ne pouvaient pas etre facilement encomiendadas dans le sens traditionnel. Les Chichimeques du nord du Mexique et les Mapuches du Chili resisterent avec succes a l'encomienda pendant des generations, fon cant les Espagnols a developper des arrangements de main-d'oeuvre alternatifs ou a maintenir des presidios militaires.
Le Role Des Femmes Indigenes Dans Le Systeme de L'encomienda
Une dimension souvent negligee du systeme de l'encomienda est le role specifique que les femmes indigenes jouaient en son sein. Les femmes etaient soumises a des formes d'exploitation distinctes qui s'ajoutaient aux demandes generales de travail et de tribut imposees a tous les membres des communautes encomiendadas.
Les femmes indigenes etaient couramment utilisees comme domestiques dans les maisons espagnoles, une forme de travail qui les exposait a l'exploitation sexuelle et aux violences domestiques. Les relations sexuelles entre encomenderos et femmes indigenes — allant de liaisons ostensiblement consenties a des viols ouverts — produisirent les populations metisses qui allaient jouer un role important dans la societe coloniale, mais ce fut a un cout enorme pour les femmes elles-memes, qui se trouvaient frequemment dans des situations de dependance totale vis-a-vis de leurs exploiteurs espagnols.
Les Lois de Burgos de 1512 reconnaissaient les femmes indigenes comme une categorie necessitant une protection specifique, interdisant notamment leur emploi dans les mines si elles etaient enceintes ou allaitaient. Mais ces protections nominales n'etaient pas plus respectees que les autres dispositions de la loi, et les conditions des femmes indigenes dans le systeme de l'encomienda restaient generalement precaires.
Les femmes indigenes jouaient egalement un role central dans la preservation des cultures et des traditions menacees par le systeme colonial. C'est souvent dans les espaces domestiques — dans la transmission des langues indigenes, des pratiques culinaires, des medecines traditionnelles et des croyances religieuses — que les cultures indigenes survecurent le mieux a l'assaut du systeme colonial. Les femmes etaient les gardiennes de cette memoire culturelle, et c'est en grande partie grace a leur role que les traditions indigenes ont pu etre transmises jusqu'aux generations actuelles.
La Transition Vers L'independance Et L'heritage Colonial
Les mouvements d'independance qui balayerent l'Amerique latine entre 1810 et 1825 ne modifierent pas fondamentalement les structures economiques et sociales heritees de l'encomienda et du systeme colonial. Les guerres d'independance furent en grande partie menees par les elites creoles, c'est-a-dire les personnes d'ascendance espagnole nees dans les colonies, qui avaient des griefs contre les restrictions commerciales et politiques imposees par l'Espagne metropolitaine, mais qui n'avaient aucun interet a remettre en question la distribution des terres et du pouvoir qui leur beneficiait.
Dans certains cas, l'independance aggrava en fait la situation des peuples indigenes et des classes populaires. Les protections juridiques que la Couronne espagnole avait parfois etendues aux communautes indigenes — le droit aux terres communales, la representation devant les audiencias royales — furent abolies par les nouveaux Etats independants dans le cadre de reformes liberales qui cherchaient a creer des marches fonciers libres en eliminant les formes de propriete collective. Ces reformes, particulierement intenses dans la deuxieme moitie du XIXe siecle, produisirent une nouvelle vague d'expropriation des terres indigenes qui consolida encore davantage les grands domaines fonciers.
L'elimination formelle de l'esclavage dans la plupart des pays d'Amerique latine au cours du XIXe siecle (le Bresil fut le dernier en 1888) ne s'accompagna pas d'une redistribution significative des terres ou des ressources, laissant la structure economique heritee de la periode coloniale largement intacte. Les anciens esclaves liberalises et les peuples indigenes expropriatises de leurs terres se retrouverent dans une situation de dependance economique qui etait la continuation fonctionnelle de leur servitude anterieure, meme si la forme juridique avait change.
Ce n'est que dans le contexte des grandes crises politiques du XXe siecle — la revolution mexicaine de 1910, la revolution bolivienne de 1952, la revolution cubaine de 1959, les reformes agraires de nombreux autres pays — que des redistributions significatives de terres et de ressources commencerent a avoir lieu. Mais meme ces reformes, souvent incompletes et partiellement revertees, ne furent pas en mesure d'eliminer completement les structures d'inegalite profondement ancrees que l'encomienda avait contribue a cree quatre ou cinq siecles plus tot.
L'Amerique latine contemporaine reste la region la plus inegale du monde. Cette inegalite n'est pas le produit du hasard ou de facteurs culturels innees; c'est le resultat d'un heritage historique specifique et identifiable, dont l'encomienda fut l'une des institutions fondatrice les plus importantes. Comprendre cet heritage est une condition necessaire — bien que non suffisante — pour construire des societes plus justes et plus equitables dans la region.
Les Femmes Espagnoles Et L'encomienda
Une perspective moins exploree sur l'encomienda concerne le role des femmes espagnoles dans le systeme. Les femmes espagnoles etaient relativement rares dans les premieres colonies, et leur presence et leurs droits dans le contexte de l'encomienda etaient complexes et souvent contradictoires.
Dans certains cas, des veuves d'encomenderos heritaient des droits de l'encomienda de leur mari decede, devenant elles-memes encomienderas. Cette possibilite etait un sujet de litige constant avec la Couronne, qui preferait que les encomiendas revertent a elle-meme plutot que passent a des heritiers ou des conjoints. Les cas de femmes qui gerent activement des encomiendas sont documentes dans les archives coloniales, bien qu'ils soient relativement rares par rapport aux cas masculins.
Plus significativement, les femmes espagnoles jouaient un role important dans la reproduction sociale de la classe encomendero. Les mariages entre conquistadors et femmes espagnoles de bonne famille contribuaient a consolider l'elite coloniale et a lui donner une base de legitimite sociale en Espagne. Les femmes etaient les gardiennes de la respectabilite sociale et de l'honneur familial dans une societe coloniale ou la mobilite sociale etait constante et la hiearchie sociale constamment negociee.
La relation entre femmes espagnoles et femmes indigenes dans les maisons coloniales — avec les femmes espagnoles supervisant le travail domestique des femmes indigenes encomiendadas — reproduisait les hierarchies du systeme colonial dans l'espace prive du foyer, creant des relations de pouvoir complexes qui influenaient la formation des identites culturelles et raciales dans la societe coloniale.
Conclusion Generale: L'encomienda Dans la Longue Duree
L'histoire de l'encomienda illustre de maniere frappante la maniere dont les institutions — meme celles qui sont formellement abolies — peuvent creer des structures persistantes qui se transmettent de generation en generation, fac onnant les opportunites et les contraintes des populations bien au-dela de leur propre existence formelle.
L'encomienda fut abolie progressivement au cours des XVIIe et XVIIIe siecles. Mais les structures qu'elle avait creees — la concentration des terres, les hierarchies raciales, les relations de dependance entre elites et paysans — survecurent a son abolition formelle et se reproduisirent sous de nouvelles formes institutionnelles. Le systeme des haciendas, le servage par dettes, la discrimination raciale inscrite dans les lois republicaines du XIXe siecle, les structures actuelles de l'inegalite economique — tous ces phenomenes sont en partie les produits d'un heritage institutionnel dont l'encomienda fut l'un des elements constitutifs les plus importants.
L'etude de l'encomienda nous rappelle egalement que les systemes d'exploitation ne se maintiennent pas seulement par la contrainte directe mais aussi par des ideologies qui les legitiment et des institutions qui les reproduisent. L'ideologie chretienne de la civilisation et de la conversion, le cadre juridique des droits royaux et des obligations encomenderas, le systeme de castas qui hierarchisait la societe coloniale — tous ces elements contribuaient a faire paraitre le systeme de l'encomienda non seulement acceptable mais naturel et necessaire aux yeux de ceux qui en beneficiaient.
Comprendre l'encomienda, c'est donc comprendre non seulement une institution historique particuliere, mais aussi les mecanismes generaux par lesquels les societes creent et maintiennent des systemes d'inegalite durable. Cette comprehension reste profondement pertinente pour les societes latino-americaines du XXIe siecle, qui continuent de lutter avec les heritages de leur passe colonial.
Sources
https://www.countryreports.org https://www.worldhistory.org/Encomienda/ https://www.worldhistory.org/Bartolome_de_las_Casas/ https://blogs.loc.gov/law/2012/12/the-laws-of-burgos-500-years-of-human-rights/ https://billofrightsinstitute.org/e-lessons/bartolome-de-las-casas-account-of-the-destruction-of-the-indies/ https://www.summitdominicans.org/blog/2011/12/500th-anniversary-of-the-sermon-of-friar-monesinos https://read.dukeupress.edu/hahr/article/51/3/431/152265/Encomienda-Hacienda-and-Corregimiento-in-Spanish https://www.albert.io/blog/encomienda-ap-us-history-crash-course/ https://nativephilanthropy.candid.org/events/spain-issues-requerimiento-and-laws-of-burgos-demanding-subjugation/ https://www.thebritishacademy.ac.uk/documents/4002/81p247.pdf
L'encomienda Et Les Debats Contemporains Sur Les Reparations
Dans les decennies recentes, le legs de l'encomienda a fait l'objet d'un nouveau debat dans le contexte des discussions plus larges sur les reparations historiques, la reconnaissance des crimes coloniaux et les droits des peuples autochtones.
En Espagne, le cinquieme centenaire de la conquete de l'Amerique (1992) suscita d'importants debats sur la maniere de commémorer et d'evaluer le legs colonial. Certains historiens et politiciens espagnols soutinrent que la conquete et le systeme de l'encomienda devraient etre formellement reconnus comme des crimes historiques, tandis que d'autres defendirent une perspective plus nuancee qui reconnait a la fois les couts humains et les realisations culturelles de la periode coloniale.
Au Mexique, le gouvernement de Lopez Obrador demanda formellement au roi d'Espagne de presenter des excuses pour les crimes de la conquete, une demande que le gouvernement espagnol rejeta. En Bolivie, en Equateur et dans d'autres pays avec des pourcentages plus eleves de populations autochtones, les mouvements de droits autochtones ont fait pression pour des reconnaissances constitutionnelles de l'heritage colonial et pour des politiques de redistribution des ressources qui abordent les inegalites creees par l'encomienda et le systeme colonial.
Le debat sur les reparations historiques pour les descendants des peuples soumis a l'encomienda est complexe. Contrairement a l'esclavage transatlantique africain — ou les descendants d'esclaves peuvent etre plus facilement identifies et ou le crime de l'esclavage etait plus clairement et directement documente — les descendants des peuples autochtones soumis a l'encomienda sont souvent difficiles a identifier avec precision, la plupart des Etats latino-americains sont eux-memes successeurs des entites coloniales qui administrerent le systeme, et les formes de compensation pratiques sont enormement difficiles a concevoir et a executer equitablement.
Ce qui semble clair, c'est que le systeme de l'encomienda a cree des inegalites structurelles qui persistent dans le present, et qu'aucune politique serieuse de developpement ou de reduction de la pauvrete en Amerique latine ne peut ignorer l'heritage colonial qui a fac onne les structures de richesse et de pouvoir de la region.
L'encomienda Et Les Luttes Autochtones Contemporaines
Les mouvements de droits autochtones qui ont emerge dans toute l'Amerique latine au cours des dernieres decennies du XXe siecle ont trouve dans l'histoire de l'encomienda un cadre puissant pour comprendre et articuler leurs revendications contemporaines.
En Bolivie, le mouvement qui porta Evo Morales a la presidence en 2006 — le premier president autochtone de l'histoire du pays — s'appuya explicitement sur l'histoire de l'exploitation coloniale, y compris l'encomienda et la mita, pour justifier ses politiques de nationalisation des ressources naturelles et de redistribution des terres. La nouvelle constitution bolivienne de 2009, l'une des plus progressistes du monde en matiere de droits autochtones, reconnut la nation comme un Etat plurinational qui devait remedier aux injustices historiques du passe colonial.
En Equateur, le mouvement de la Confederation des Nationalites Autochtones de l'Equateur (CONAIE) a utilise l'histoire de la colonisation et de l'encomienda pour revendiquer des droits sur les terres et les ressources naturelles, ainsi que pour obtenir la reconnaissance constitutionnelle de la nature pluriethnique et multiculturelle de l'Etat equatorien.
Au Guatemala, ou les peuples mayas representent la majorite de la population, les organisations mayas ont travaille a recuperer et a revitaliser les cultures et les langues indigenes qui furent supprimees par le systeme colonial de l'encomienda. Les Accords de paix de 1996 qui mirent fin a la guerre civile guatemalteque reconnurent officiellement la discrimination historique dont les peuples autochtones avaient ete victimes et engagerent l'Etat a remedier a cette discrimination.
Ces mouvements contemporains representent, en un sens tres reel, la continuation d'une lutte qui a commence lorsque les peuples autochtones se retrouverent pour la premiere fois soumis au systeme de l'encomienda au debut du XVIe siecle. Les demandes de justice, de reconnaissance et de redistribution des ressources que ces mouvements portent sont, a leur fon dement, des demandes de reparation pour les injustices commises par l'encomienda et les autres institutions coloniales.
Les Legs Religieux Et Culturels de L'encomienda
Au-dela de ses effets economiques et demographiques, l'encomienda laissa des legs culturels et religieux profonds et durables sur les societes latino-americaines.
La christianisation forccee qui accompagna l'encomienda transforma fondamentalement les paysages religieux des peuples autochtones. Les religions autochtones ne disparurent pas completement — dans de nombreuses regions, elles survecurent sous des formes syncretic, melangees au catholicisme impose par les colonisateurs — mais elles furent profondement transformees par le contexte colonial. Les celebrations indigenes furent souvent reencadrees comme des fetes catholiques; les divinites autochtones furent parfois identifiees avec les saints catholiques; les pratiques rituelles furent modifiees pour survivre sous le regard des autorites coloniales.
Ces syncretismes religieux — le catholicisme populaire pratique dans de nombreuses communautes autochtones et metisses d'Amerique latine — sont parmi les legs culturels les plus visibles et les plus vivants de la periode coloniale. Ils representent non pas simplement une imposition culturelle mais aussi une adaptation creative et une resistance subtile: la capacite des peuples autochtones a absorber des elements de la culture du colonisateur tout en preservant des elements essentiels de leurs propres traditions.
Les langues autochtones survecurent egalement, bien que souvent dans des formes modifiees et avec des emprunts lexicaux au castillan. En Bolivie, en Equateur, au Mexique, au Guatemala et au Perou, des dizaines de langues autochtones sont encore parleees par des millions de personnes, temoignant de la persistance des cultures que l'encomienda tenta de supprimer.
La musique, les arts plastiques, les pratiques agricoles, la medecine traditionnelle, les systemes de connaissance et les pratiques sociales des peuples autochtones d'Amerique latine portent tous les traces de la periode coloniale — a la fois les cicatrices des traumatismes infligees par l'encomienda et les preuves de la capacite de resistance et d'adaptation de ces cultures face a l'adversite coloniale.
Epilogue: de L'encomienda a Aujourd'hui
L'encomienda a ete abolie formellement il y a des siecles. Mais ses effets sont encore visibles dans chaque dimension de la vie sociale et economique de l'Amerique latine contemporaine: dans la repartition des terres, dans les structures de pauvrete et d'inegalite, dans les relations entre peuples autochtones et Etats nationaux, dans les debats sur les droits territoriaux et la reconnaissance culturelle.
Comprendre l'encomienda — ses origines, son fonctionnement, ses contradictions et ses consequences a long terme — est donc non seulement un exercice academique mais aussi un acte politique. C'est reconnaitre que les inegalites actuelles ne sont pas naturelles ou inevitables mais le produit de choix historiques specifiques et d'institutions specifiques. Et c'est affirmer que, parce que ces inegalites ont des causes historiques identifiables, elles peuvent aussi avoir des remedes politiques identifiables.
L'histoire de l'encomienda est l'histoire d'un systeme d'exploitation qui etait a la fois enormement profitable pour ceux qui le dirigeaient et enormement destructeur pour ceux qui y etaient soumis. C'est aussi l'histoire de la resistance: la resistance de ceux qui, comme Anton de Montesinos et Bartolome de las Casas, s'opposerent au systeme au nom de principes moraux fondamentaux; et la resistance des peuples autochtones eux-memes, qui survecurent au systeme de l'encomienda et dont les descendants continuent de lutter pour la justice et la reconnaissance dans l'Amerique latine du XXIe siecle.
La Portee Internationale de L'heritage de L'encomienda
L'influence de l'encomienda et des debats qu'elle suscita ne se limita pas a l'Amerique latine. Ces debats eurent un impact durable sur le developpement du droit international, sur la pensee politique europeenne, et sur les discussions contemporaines sur les droits de l'homme a l'echelle mondiale.
Les arguments developpes par Francisco de Vitoria, Bartolome de las Casas et d'autres theologiens et juristes espagnols du XVIe siecle dans le contexte des debats sur l'encomienda se propagerent en Europe a travers les ecrits de Hugo Grotius, Emmerich de Vattel et d'autres fondateurs du droit international moderne. L'idee que les peuples, meme lorsqu'ils sont conquis, retiennent certains droits fondamentaux qui ne peuvent pas etre violes par leurs conquerants — une idee qui est au coeur de la conception moderne des droits de l'homme — a des racines directes dans les debats sur la legitimite de l'encomienda.
La Declaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 et la Declaration universelle des droits de l'homme de 1948 representent les heritiers lointains de ces debats du XVIe siecle. Bien sur, le chemin entre les reflexions de Vitoria sur les droits des Indiens d'Amerique et la codification moderne des droits de l'homme est long et tortueux, et il serait excessif de tracer une ligne directe entre les deux. Mais il est indeniable que les debats sur l'encomienda contribuerent a etablir le precedent selon lequel les relations entre les peuples et les Etats, y compris les relations de conquete et de colonisation, pouvaient et devaient etre soumises a des normes morales et juridiques universelles.
En ce sens, l'encomienda — cette institution d'exploitation coloniale brutale — contribua paradoxalement, a travers la controverse qu'elle genera, au developpement des outils conceptuels qui serviraient plus tard a la critiquer et a condamner des systemes similaires. C'est l'une des ironies les plus profondes de l'histoire des droits de l'homme: ce sont souvent les abus les plus flagrants qui suscitent les reflexions morales les plus importantes et qui poussent l'humanite a formuler de nouveaux standards de comportement acceptable.
L'histoire de l'encomienda nous rappelle finalement que les institutions humaines, aussi destructrices qu'elles puissent etre, peuvent etre transformees par la combinaison de la critique morale, du changement economique et de la resistance des personnes qu'elles oppriment. L'encomienda fut finalement eliminee — non pas facilement, non pas rapidement, et non pas sans laisser de profondes cicatrices — mais eliminee neanmoins. Et les idees articulees dans la lutte contre l'encomienda continuent d'inspirer les luttes contemporaines pour la justice et l'egalite en Amerique latine et dans le monde entier.

English
Español
中文
हिन्दी
Français