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Le Partage de L'afrique Et la Conference de Berlin: Empire, Partition Et la Transformation D'un Continent

Le Partage de L'afrique Et la Conference de Berlin: Empire, Partition Et la Transformation D'un Continent

Vitesse

Introduction

Dans les dernieres decennies du dix-neuvieme siecle, les nations d'Europe entreprirent l'un des actes d'acquisition territoriale les plus consequents de l'histoire du monde moderne. En l'espace d'environ trois decennies, commencant vers 1880 et s'achevent effectivement vers 1914, le continent africain fut divise entre les puissances europeennes dans un processus d'expansion imperiale competitive si rapide, si vaste et si transformateur que les historiens lui ont donne son propre nom: le Partage de l'Afrique. Le partage ne fut pas simplement une redistribution de terres ou une reorganisation de l'autorite politique sur une carte. Ce fut une refonte fondamentale de la geographie humaine d'un continent entier, un processus qui crea de nouvelles entites politiques a partir de rien, detruisit les entites existantes, imposa de nouveaux systemes de droit et de gouvernance et de travail et d'organisation economique, et mit en mouvement des forces dont les effets se font encore sentir en Afrique et dans le monde plus d'un siecle plus tard.

Les statistiques seules transmettent quelque chose de l'echelle extraordinaire de ce qui s'est passe. En 1880, environ dix pour cent du continent africain etait sous controle europeen formel, la plupart de cette presence europeenne etant confinee a des enclaves cotieres, des comptoirs commerciaux et un petit nombre de colonies de peuplement comme la Colonie du Cap en Afrique australe et les territoires francais en Algerie. En 1914, environ quatre-vingt-dix pour cent de l'Afrique avait ete incorporee dans un empire europeen ou un autre. Seules deux entites politiques africaines, l'Ethiopie et le Liberia, conserverent une independance formelle au debut de la Premiere Guerre mondiale, et meme l'independance du Liberia etait en pratique fortement contrainte par l'influence financiere et commerciale americaine. Cette transformation, de dix pour cent a quatre-vingt-dix pour cent de controle europeen en l'espace d'une seule generation humaine, represente l'une des transformations territoriales les plus dramatiques de l'histoire enregistree.

Le cout humain de cette transformation fut enorme et n'a toujours pas ete pleinement comptabilise. Des millions d'Africains moururent dans des guerres de conquete. Des millions d'autres furent soumis a des systemes de travail force si brutaux qu'ils equivalaient a des conditions d'esclavage. Les politiques economiques coloniales produisirent des famines et des perturbations ecologiques qui tuerent des millions de personnes de plus. L'effondrement demographique de certaines populations africaines au cours de cette periode, en particulier celles soumises aux formes les plus extremes de violence coloniale comme les peuples Herero et Nama de l'Afrique du Sud-Ouest allemande, a ete documente avec suffisamment de detail pour soutenir des caracterisations de ce qui s'est passe comme genocide. Et au-dela du nombre de morts, l'experience coloniale perturba fondamentalement les structures sociales, culturelles, economiques et politiques que les communautes africaines avaient developpees au fil des siecles, laissant des heritages de dependance et de sous-developpement que les nations africaines postcoloniales luttent encore a surmonter.

Au centre de cette histoire, bien qu'elle n'en soit pas la cause, se trouve l'une des reunions diplomatiques les plus inhabituelles de l'histoire moderne: la Conference de Berlin de 1884 a 1885. Convoquee par le chancelier allemand Otto von Bismarck a l'automne 1884, la conference rassembla des representants de quatorze puissances europeennes et des Etats-Unis pour negocier les regles regissant la division en cours de l'Afrique. Aucun representant africain n'etait present. Les peuples dont les terres et les vies etaient divisees entre les puissances assises autour de la table de Bismarck ne furent pas consultes, ne furent pas informes et n'eurent aucun recours contre les decisions prises. La conference produisit l'Acte General de Berlin, signe le 26 fevrier 1885, qui etablit le cadre juridique dans lequel le partage allait se derouler et qui, dans sa doctrine d'occupation effective, fournit le mecanisme par lequel la division de l'Afrique devait etre accomplie et legitimee.

La Conference de Berlin est parfois mal comprise comme l'evenement qui causa le Partage de l'Afrique, comme si les representants de l'Europe s'etaient reunis a Berlin puis avaient procede a la partition du continent conformement aux decisions qu'ils avaient prises autour de la table de la conference. La realite est plus complexe et a certains egards plus troublante. Le partage etait deja en cours lorsque la conference se reunit, pousse par une combinaison d'interets economiques, de calculs strategiques, d'avantages technologiques et de pressions politiques domestiques qui rendaient l'expansion coloniale irrésistible pour les gouvernements des principales puissances europeennes. La conference ne causa pas le partage; elle tenta de le reguler, pour empecher l'acquisition competitive de territoire africain de produire des conflits armes entre les puissances europeennes elles-memes. Dans cet objectif limite et interesse, la conference reussit dans une large mesure: la partition de l'Afrique, contrairement a la division du monde qui suivit au vingtieme siecle, fut accomplie sans une guerre majeure entre les puissances europeennes, bien qu'a un cout incalculable pour les peuples africains dont les terres et les vies furent les objets de cette partition.

L'afrique Avant Le Partage: Le Continent Et Ses Peuples

Pour comprendre ce qui s'est passe pendant le Partage de l'Afrique, il est necessaire de comprendre d'abord ce qu'etait l'Afrique avant que le partage ne commence, tant en termes de la propre organisation politique et sociale interne du continent qu'en termes de la presence et de l'engagement europeens qui precederent la course aux colonies.

L'Afrique en 1880 etait un continent d'une diversite et d'une complexite enormes. Elle contenait des centaines de groupes linguistiques et ethniques distincts, organises dans des structures politiques allant de petites communautes villageoises et des chefferies a de grands et puissants royaumes et empires avec des systemes administratifs sophistiques, des armees permanentes et de vastes reseaux commerciaux. Parmi les entites politiques les plus significatives, on trouvait le royaume zoulou en Afrique australe, qui avait demontre ses capacites militaires contre les forces britanniques lors des dramatiques batailles d'Isandlwana en 1879; la Confederation Ashanti en Afrique de l'Ouest, qui avait livre de multiples guerres contre les Britanniques au cours du dix-neuvieme siecle; le Califat de Sokoto dans ce qui est aujourd'hui le nord du Nigeria, l'un des plus grands etats d'Afrique; le royaume de Buganda dans la region des Grands Lacs; et l'empire d'Ethiopie sous ses empereurs, qui maintenait l'un des etablissements diplomatiques et militaires les plus sophistiques du continent.

L'Afrique etait aussi un continent avec de vastes connexions commerciales exterieures qui precedaient de loin le colonialisme europeen. Les routes commerciales transsahariennes avaient lie l'Afrique subsaharienne a l'Afrique du Nord et au monde mediterraneen pendant des siecles. Le reseau commercial de l'ocean Indien avait connecte l'Afrique orientale a la peninsule arabique, a l'Inde et a l'Asie du Sud-Est pendant au moins un millenaire, soutenant des communautes marchandes sophistiquees le long de la cote swahilie et produisant des villes comme Mombasa, Zanzibar et Kilwa qui etaient integrees dans une economie commerciale veritablement mondiale bien avant que les navires europeens n'apparaissent dans l'ocean Indien a la fin du quinzieme siecle.

La limite significative a l'expansion europeenne plus profonde en Afrique avant les annees 1880 n'etait pas le pouvoir militaire africain, bien qu'il fut considerable dans de nombreux cas, mais plutot l'environnement de maladies du continent, qui rendait la penetration europeenne a grande echelle de l'interieur extraordinairement dangereuse. Le paludisme, la fievre jaune et d'autres maladies tropicales tuaient les visiteurs europeens a des taux qui valurent a l'Afrique de l'Ouest le sinistre surnom de tombeau de l'homme blanc. Le developpement d'une prophylaxie a la quinine efficace contre le paludisme dans les decennies du milieu du dix-neuvieme siecle fut un changement technologique decisif qui reduisit considerablement la mortalite europeenne en Afrique tropicale et rendit la penetration interieure soutenue feasible pour la premiere fois.

Les Declencheurs Du Partage

Le partage de l'Afrique ne fut pas une entreprise planifiee ou coordonnee. Il fut le produit d'une convergence de forces, dont chacune aurait pu etre insuffisante seule pour produire l'extraordinaire resultat qui se produisit lorsqu'elles se rejoignirent dans les annees 1880. Comprendre le partage exige de comprendre ces forces et la facon dont elles interagirent pour produire une dynamique d'expansion competitive qui entraina chacune des principales puissances europeennes dans la course aux territoires africains, qu'elles le voulussent ou non.

Le premier et a certains egards le plus important declencheur fut l'initiative personnelle de Leopold II, roi des Belges. Leopold etait un monarque dont le propre royaume etait trop petit et dont les contraintes constitutionnelles etaient trop severes pour satisfaire son ambition de pouvoir et de richesse personnels. Il concut l'ambition d'acquerir un empire africain non pas au nom de la Belgique mais comme sa propre propriete personnelle, et il poursuivit cette ambition avec une remarquable astuce et persistance. A partir de la fin des annees 1870, il engagea l'explorateur Henry Morton Stanley pour parcourir le bassin du Congo en signant des traites avec les chefs locaux, des traites qui pretendaient ceder la souverainete a une association internationale que Leopold controlait. Il presenta son projet aux puissances europeennes comme une entreprise humanitaire et commerciale qui apporterait la civilisation et le libre-echange a l'interieur africain tout en supprimant la traite des esclaves arabe qui etait devastatrice dans la region. Son succes a convaincre les puissances europeennes de reconnaitre sa souverainete personnelle sur le bassin du Congo, formalisee a la Conference de Berlin en 1885, fut l'un des triomphes diplomatiques de l'epoque, et etablit un precedent que d'autres puissances s'empresserent de suivre.

Le deuxieme grand declencheur fut l'occupation francaise de la Tunisie en 1881 et l'occupation britannique de l'Egypte en 1882. Le mouvement francais vers la Tunisie alarma les Italiens, qui avaient leurs propres ambitions dans cette region, et l'occupation britannique de l'Egypte alarma les Francais, qui avaient longtemps considere la vallee du Nil comme une zone d'interet strategique francais. Ces mouvements declencharent une chaine de reactions competitives entre les puissances europeennes, dont chacune craignait que si elle n'agissait pas rapidement pour acquerir des territoires africains, les parties les plus precieuses du continent seraient prises par ses rivaux.

Le troisieme grand declencheur fut le revirement soudain de la politique coloniale de Bismarck. Tout au long de la plus grande partie de son temps en tant que chancelier de l'Empire allemand, Bismarck avait ete sceptique quant aux colonies outre-mer, estimant qu'elles etaient des fardeaux couteux et distrayants qui detourneraient l'attention allemande des priorites continentales plus importantes de la diplomatie europeenne. Son revirement soudain en 1883 et 1884, lorsque l'Allemagne acquit rapidement le Togoland, le Cameroun, l'Afrique du Sud-Ouest allemande et l'Afrique orientale allemande, fut en partie le produit de calculs politiques domestiques, l'acquisition coloniale etant devenue populaire aupres du public allemand, et en partie le produit d'un desir de creer des complications diplomatiques pour la Grande-Bretagne et la France qui pourraient etre utilisees comme monnaie d'echange dans la politique europeenne.

La Conference de Berlin: Convocation Des Puissances

Dans ce contexte d'expansion competitive acceleree, Bismarck convoqua ce qui allait etre connu sous le nom de Conference de Berlin sur l'Afrique occidentale en novembre 1884. L'occasion immediate de la conference etait un ensemble de revendications conflictuelles et de tensions croissantes sur le bassin du Congo, ou l'Association internationale du Congo de Leopold reclamait un territoire qui chevauchait les revendications portugaises et les interets francais.

La conference s'ouvrit le 15 novembre 1884, dans la residence officielle de Bismarck sur la Wilhelmstrasse a Berlin. Quatorze puissances etaient representees: l'Empire allemand comme hote, l'Autriche-Hongrie, la Belgique, le Danemark, la France, la Grande-Bretagne, l'Italie, les Pays-Bas, le Portugal, la Russie, l'Espagne, la Suede-Norvege, l'Empire ottoman et les Etats-Unis. Les Etats-Unis participaient en tant qu'observateurs avec un interet particulier pour les questions de libre-echange et de navigation, mais ne ratifierent pas l'acte final. Aucun Etat, entite politique ou representant africain d'aucune sorte n'etait present ou consulte a quelque etape que ce soit des travaux.

La conference dura jusqu'au 26 fevrier 1885, date a laquelle les representants signerent l'Acte General de la Conference de Berlin sur l'Afrique occidentale. L'Acte General aborda plusieurs ensembles distincts mais lies de questions. Le premier concernait la navigation et le libre-echange sur les fleuves Congo et Niger. La conference convint que les deux fleuves devaient etre libres pour la navigation des navires de toutes les nations. La troisieme et la plus consequente serie de dispositions concernait ce que l'Acte General appelait l'occupation effective. La conference convint que pour qu'une puissance europeenne puisse revendiquer la souverainete sur un territoire en Afrique, il ne suffisait pas simplement d'affirmer une revendication ou d'avoir conclu des traites avec des dirigeants locaux. La puissance qui revendiquait un territoire etait tenue de l'occuper effectivement, d'exercer un controle administratif effectif sur celui-ci, et d'etre capable de proteger les droits des autres ressortissants et commercants europeens en son sein. La doctrine de l'occupation effective crea un cadre juridique et, en realite, une structure d'incitation qui poussa chaque puissance europeenne a etablir un controle administratif et militaire effectif sur les territoires qu'elle souhaitait revendiquer, plutot que de simplement affirmer la souverainete sur le papier.

La Partition de L'afrique: Territoires Et Empires

Ce qui suivit la Conference de Berlin fut une course d'acquisition coloniale qui en trois decennies divisa pratiquement tout le continent africain entre sept puissances europeennes: la Grande-Bretagne, la France, l'Allemagne, le Portugal, la Belgique, l'Italie et l'Espagne. La geographie de cette partition refleta les interets, les capacites et les ambitions specifiques de chaque puissance, ainsi que les accidents de la geographie, la resistance des communautes africaines et les negociations et confrontations occasionnelles entre les puissances europeennes elles-memes.

L'Empire britannique emergea du partage avec les acquisitions territoriales les plus etendues en Afrique. La strategie britannique etait facon avant tout par la determination de controler la vallee du Nil et la route vers l'Inde et d'exclure les puissances rivales des territoires qui pourraient menacer ces interets strategiques. En Afrique australe, l'expansion britannique etait alimentee par la richesse minerale extraordinaire de la region et par les ambitions de figures comme Cecil Rhodes, qui revait d'une ceinture continue de territoire britannique du Cap au Caire. Les territoires britanniques acquis pendant le partage comprenaient l'Egypte (occupee en 1882), le Soudan (conquis entre 1896 et 1898), l'Afrique orientale britannique (le Kenya actuel), l'Ouganda, la Rhodesie du Nord et du Sud (la Zambie et le Zimbabwe actuels), le Bechuanaland (le Botswana actuel), le Nigeria (assemble a partir de plusieurs territoires au cours de plusieurs decennies), la Cote de l'Or (le Ghana actuel), la Sierra Leone et la Gambie.

La France assembla le deuxieme plus grand empire africain, concentre principalement en Afrique occidentale et equatoriale. Les territoires francais formerent un vaste bloc contigu s'etendant de la cote mediterraneenne de l'Afrique du Nord a travers le desert du Sahara et a travers le Sahel et les forets tropicales de l'Afrique occidentale et centrale jusqu'au bassin du Congo. L'Afrique occidentale francaise, formellement etablie en 1895, englobait ce qui est aujourd'hui le Senegal, la Guinee, le Mali, le Burkina Faso, le Benin, le Niger, la Cote d'Ivoire et la Mauritanie. L'Afrique equatoriale francaise, etablie en 1910, englobait les Etats modernes de la Republique centrafricaine, du Tchad, de la Republique du Congo et du Gabon.

L'Allemagne entra dans le partage plus tard que la Grande-Bretagne et la France mais emergea avec quatre territoires significatifs: le Togoland (le Togo actuel), le Kamerun (le Cameroun actuel), l'Afrique du Sud-Ouest allemande (la Namibie actuelle) et l'Afrique orientale allemande (la Tanzanie, le Rwanda et le Burundi actuels). L'empire colonial allemand fut relativement ephemere; les quatre territoires furent confisques apres la defaite de l'Allemagne lors de la Premiere Guerre mondiale et redistribues principalement entre la Grande-Bretagne et la France sous forme de mandats de la Societe des Nations.

L'empire africain de la Belgique consistait en un seul territoire, mais c'etait l'un des plus grands du continent: le Congo, initialement propriete personnelle de Leopold II et connu sous le nom d'Etat independant du Congo, que l'Etat belge prit en charge en 1908 suite a un tollé international concernant les atrocites qui s'y commettaient. Le Congo etait un territoire enormement riche en termes de ressources naturelles, particulierement le caoutchouc et les mineraux.

Le Portugal avait une presence en Afrique qui precedait le partage de plusieurs siecles, et les colonies portugaises d'Angola sur la cote ouest et du Mozambique sur la cote est comptaient parmi les plus anciennes revendications territoriales europeennes en Afrique subsaharienne. L'Italie acquit l'Erythree sur la cote de la mer Rouge et les territoires somaliens dans la Corne de l'Afrique, et tenta de conquerir l'Ethiopie en 1895 et 1896, un projet qui se termina par une defaite catastrophique a la bataille d'Adwa.

La Resistance Africaine a la Conquete Coloniale

Le recit du Partage de l'Afrique comme une histoire de puissances europeennes divisant un continent passif entre elles occulte la realite cruciale selon laquelle les peuples africains n'etaient pas des objets passifs de la conquete coloniale mais des agents actifs qui resisterent a l'empilement europeen de diverses manieres, avec des degres variables de succes.

La victoire militaire la plus celebree et significative remportee par un Etat africain contre une force coloniale europeenne pendant la periode du partage eut lieu a la bataille d'Adwa, livree le 1er mars 1896, dans le nord de l'Ethiopie. Le contexte etait la tentative de l'Italie d'etablir un protectorat sur l'Ethiopie apres le traite de Wuchale, signe en 1889 entre l'Italie et l'empereur ethiopien Menelik II. Les versions italienne et amharique du traite contenaient une discordance cruciale: la version italienne stipulait que l'Ethiopie etait tenue de conduire toutes ses affaires etrangeres par l'intermediaire de l'Italie, tandis que la version amharique disait seulement que l'Ethiopie pouvait le faire si elle le souhaitait. Lorsque cette discordance devint claire, Menelik repudia le traite et commenca a se preparer a la guerre.

Le gouvernement italien, sous-estimant la capacite militaire ethiopienne et trop confiant dans la superiorite des armes europeennes, ordonna une avance profonde en territoire ethiopien. Une force italienne d'environ dix-sept mille hommes, sous le commandement du general Oreste Baratieri, fut rencontree par une armee ethiopienne d'environ cent mille hommes, commandee par Menelik lui-meme et comprenant un nombre important de fusils modernes achetes avec des ressources ethiopiennes. La bataille fut une defaite catastrophique pour l'Italie. Environ six mille soldats italiens furent tues, et quinze cents autres furent blesses. Les forces ethiopiennes capturerent environ trois mille prisonniers. Ce fut la defaite la plus decisive infligee par un Etat africain a une force coloniale europeenne pendant toute la periode du partage, et elle preserya l'independance ethiopienne pendant plus de trois decennies.

La signification de la bataille d'Adwa s'etendit bien au-dela de ses consequences militaires immediates. Elle demontra que la superiorite militaire europeenne n'etait pas absolue, que la resistance africaine organisee avec des armes modernes pouvait vaincre les forces europeennes sur le terrain. La nouvelle de la bataille se repandit a travers l'Afrique et la diaspora africaine, et elle devint un puissant symbole de la capacite et de la dignite africaines face a l'agression coloniale.

En Afrique de l'Ouest, l'une des campagnes les plus soutenues et les plus efficaces de resistance armee a la conquete coloniale fut menee par Samori Ture, fondateur et souverain de l'Empire Wassoulou, qui a son apogee dans les annees 1880 couvrait une grande partie de ce qui est aujourd'hui la Guinee, la Sierra Leone et la Cote d'Ivoire. Samori etait un dirigeant militaire et politique d'une remarquable capacite. Il commandait une armee estimee a entre trente mille et quarante mille hommes, une proportion importante d'entre eux etant equipes de fusils a repetition modernes. Il fut finalement capture par les forces francaises en 1898 et mourut en exil sur l'ile de Ndjole dans l'actuel Gabon en 1900.

En Afrique du Sud-Ouest allemande, les peuples Herero et Nama se soulevent contre le dominium colonial allemand dans une serie de soulevement connectes commencant en 1904. Le general Lothar von Trotha, nomme pour commander la reponse allemande, poursuivit une strategie d'extermination deliberee. Son Vernichtungsbefehl, ou ordre d'extermination, emis en octobre 1904, ordonnait que tous les Herero dans le territoire allemand devaient etre fusilles ou pousses dans le desert de l'Omaheke pour mourir de soif. Le resultat fut un effondrement demographique catastrophique: la population Herero passa d'un estimatif de quatre-vingt mille avant la revolte a environ quinze mille en 1911. Le genocide Herero et Nama, formellement reconnu comme tel par le gouvernement allemand en 2021, est l'un des exemples les plus extremes de violence coloniale dans toute l'histoire du partage.

L'etat Independant Du Congo: L'exploitation Coloniale la Plus Extreme

Si un seul exemple encapsule le cout humain du Partage de l'Afrique sous sa forme la plus extreme, c'est l'histoire de l'Etat independant du Congo, propriete personnelle de Leopold II de Belgique de 1885 a 1908. Leopold avait presente son entreprise congolaise a la Conference de Berlin comme un projet humanitaire dedie au libre-echange et a la suppression de la traite des esclaves arabe. Ce qu'il etablit au Congo etait en realite un systeme d'extraction qui reposait sur le travail force, la violence systematique et la terreur de la mutilation et de la mort pour extraire une valeur economique maximale du territoire et de ses habitants.

La principale marchandise qui alimenta l'economie du Congo pendant les pires annees du regime de Leopold etait le caoutchouc, dont la demande augmentait rapidement en Europe et en Amerique du Nord a mesure que les industries du velo et de l'automobile se developpaient. Le caoutchouc se trouvait naturellement dans tout le bassin du Congo, et les agents de Leopold obligeaient les communautes congolaises a collecter des quotas de caoutchouc. Les communautes qui ne parvenaient pas a atteindre leurs quotas etaient soumises a la violence, y compris l'incendie de villages, la prise d'otages et la mutilation. La coupure systematique des mains etait utilisee a la fois comme punition pour les manquements aux quotas de caoutchouc et comme forme de justification. Les atrocites commises au Congo sous le regime de Leopold furent exposees par des journalistes, des missionnaires et des defenseurs de la reforme, notamment le journaliste E. D. Morel et le consul Roger Casement, dont le rapport de 1904 documenta l'ampleur des abus de facon devastatrice.

Le cout demographique de la periode de l'Etat independant du Congo a fait l'objet d'un debat historique considerable, les estimations du bilan des morts variant largement. Tous les comptes rendus serieux s'accordent a dire que le cout humain etait enorme. L'historien Adam Hochschild, dans son livre influent de 1998 Les Fantomes du roi Leopold, a avance que la population du Congo diminua d'environ dix millions pendant la periode du regime de Leopold, par une combinaison de meurtres directs, de famine, de maladies et d'un effondrement catastrophique des taux de natalite.

Les Guerres Des Boers Et L'afrique Australe

L'histoire de l'Afrique australe pendant la periode du partage fut compliquee par la presence d'une importante population de colons europeens, les Boers (fermiers neerland ophones descendants de colons neerlandais, allemands et huguenots francais du dix-septieme siecle), qui avaient leurs propres revendications territoriales et leurs propres conflits amers avec l'expansion imperiale britannique. La decouverte de diamants pres de Kimberley en 1867 et de gisements d'or sur le Witwatersrand en 1886 transforma dramatiquement les enjeux economiques dans la region.

La Premiere Guerre Anglo-Boer, livree entre decembre 1880 et mars 1881, fut une breve mais significative victoire boer. Les forces boers, combattant sur leur propre terrain et utilisant des tactiques de guerilla, defierent les forces britanniques lors de plusieurs engagements, le plus decisive etant a la bataille de Majuba Hill en fevrier 1881.

La Deuxieme Guerre Anglo-Boer, qui debuta le 11 octobre 1899, fut un conflit bien plus serieux. La Grande-Bretagne engagea d'enormes ressources dans la guerre, deployant finalement plus de quatre cent mille soldats. La guerre se termina le 31 mai 1902 avec la Paix de Vereeniging, qui plaça les deux republiques boers sous la souverainete britannique. Le cout humain fut substantiel: environ vingt-deux mille soldats britanniques moururent, principalement de maladies. Entre six mille et sept mille combattants boers furent tues. L'aspect le plus distinctif de la conduite britannique de la guerre fut le systeme de camps de concentration: Lord Kitchener repondit a la phase de guerrilla de la guerre en detruisant les fermes et les cultures boers et en deplacant les femmes, enfants et vieux boers dans des camps de concentration ou les conditions catastrophiques tuerent entre vingt mille et vingt-huit mille civils boers, principalement des enfants. Un systeme parallele de camps de concentration pour les Africains noirs retenait environ cent quinze mille personnes, dont environ vingt mille moururent.

Le Cout Humain: Violence, Travail Force Et Perturbation Demographique

Le cout humain total du Partage de l'Afrique et des systemes coloniaux qu'il etablit n'a jamais ete calcule avec precision, et l'ampleur de la souffrance impliquee signifie que tout calcul est necessairement incomplet. Ce qu'on peut affirmer avec certitude, c'est que la conquete coloniale et les systemes coloniaux qui suivirent produisirent mort, deplacrement et souffrance a une echelle massive sur tout le continent.

Les guerres de conquete elles-memes tuerent des centaines de milliers de personnes. La suppression de l'Etat mahdiste a Omdurman en 1898 tua un estimatif de dix mille a douze mille soldats en une seule bataille. La suppression de la resistance de Samori Ture tua des milliers de plus. Les guerres contre les Ndebele et les Shona au Zimbabwe, la suppression de la revolte Maji Maji en Afrique orientale allemande entre 1905 et 1907, les guerres contre les Ashanti au Ghana, et les dizaines d'autres campagnes militaires par lesquelles les puissances europeennes etablirent leur autorite a travers le continent produisirent chacune leurs propres bilans de morts.

Au-dela des bilans de morts immediats de la guerre, les systemes coloniaux etablis apres la conquete produisirent une souffrance humaine continue a une vaste echelle. Les systemes de travail force etaient au cœur de l'organisation economique coloniale a travers le continent. Dans le Congo sous Leopold, le travail force produisait les quotas de caoutchouc dont l'application etait accompagnee de mutilation et de meurtre. Dans les territoires britanniques, divers systemes de travail coercitif, y compris l'impot sur la hutte et l'impot par tete qui obligeaient les Africains a gagner des salaires en especes pour payer leurs impots, etaient utilises pour pousser les Africains vers le marche du travail colonial.

L'ideologie de L'empire: Justifications Et Auto-Illusions

Le Partage de l'Afrique etait accompagne et dans de nombreux sens soutenu par un appareil ideologique elabore qui fournissait des justifications morales, scientifiques et religieuses pour la conquete et le domination coloniale. L'ideologie justificatrice la plus puissante etait la doctrine de la mission civilisatrice, l'idee que les puissances europeennes avaient l'obligation d'apporter les avantages de la civilisation europeenne aux peuples d'Afrique. La mission civilisatrice encadrait la conquete coloniale non pas comme un acte d'agression et d'exploitation mais comme une forme de bienfaisance.

Le racisme scientifique qui etait courant dans les cercles intellectuels europeens a la fin du dix-neuvieme siecle fournit un cadre pseudo-scientifique pour classer les races humaines dans une hierarchie avec les Europeens blancs en haut et les Africains en bas. Le darwinisme social, l'application de la theorie evolutive a l'organisation sociale humaine de manieres que Darwin lui-meme n'avait pas voulues et n'aurait pas approuvees, fournit une respectabilite scientifique apparente a ces idees. Ces idees furent popularisees aupres du grand public europeen par le journalisme et la litterature de masse du siecle.

Le christianisme fournit un autre puissant cadre justificateur pour l'expansion coloniale. Les societes missionnaires, qui etaient enormement influentes pour facon onner l'opinion publique europeenne sur l'Afrique et dans certains cas soutenaient directement l'expansion coloniale, presentaient l'Afrique comme un continent de tenebres spirituelles necessitant une redemption chretienne.

La Fin Du Colonialisme Formel Et L'heritage Du Partage

L'ordre colonial formel etabli pendant le Partage de l'Afrique commenca a se desintegrer apres la Seconde Guerre mondiale. La guerre avait profondement affaibli les puissances coloniales europeennes, physiquement et economiquement, et avait simultanement renforce les arguments ideologiques contre le colonialisme. La Charte de l'Atlantique de 1941, signee par la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, proclamait le droit de tous les peuples a choisir leur propre forme de gouvernement, un principe dont l'application aux peuples d'Afrique et d'Asie ne pouvait etre indefiniment differee. La fondation des Nations Unies en 1945 etablit un cadre de normes internationales, y compris le principe d'auto-determination, qui fut progressivement applique aux territoires coloniaux.

Le Ghana devint le premier pays africain subsaharien a acceder a l'independance du dominium colonial, le 6 mars 1957, sous la direction de Kwame Nkrumah et du Parti du peuple de la Convention. L'independance du Ghana fut une realisation symbolique autant que pratique; Nkrumah la dedia explicitement a la liberation de tout le continent africain, et son leadership dans la fondation de l'Organisation de l'Unite africaine en 1963 refletait sa conviction que l'unite africaine etait la base necessaire d'une veritable independance vis-a-vis de la domination politique et economique europeenne.

Le discours de Harold Macmillan en 1960, dans lequel il decrivit un vent du changement soufflant a travers le continent, fut suivi cette meme annee par dix-sept nations africaines acedant a l'independance. Pour le milieu des annees 1960, la majeure partie de l'edifice colonial formel en Afrique avait ete demantele, alors qu'une puissance europeenne apres l'autre accordait l'independance a ses territoires africains.

Le processus ne fut pas entierement pacifique ni simple. La France livra de brutales guerres contre les mouvements d'independance en Algerie, qui dura de 1954 a 1962 et tua entre un et demi et deux millions d'Algeriens. Le Portugal refusa de renoncer a ses territoires africains jusqu'apres la Revolution des Œillets de 1974 qui renversa le regime autoritaire de Salazar a Lisbonne; l'Angola, le Mozambique et la Guinee-Bissau accederent a l'independance en 1975 apres des annees de lutte de liberation armee. Au Zimbabwe, l'independance sous une direction de majorite noire n'arriva qu'en 1980. Et en Afrique du Sud, le systeme formel de l'apartheid etabli en 1948 ne fut pas demantele et le gouvernement de la majorite ne fut pas atteint jusqu'aux premieres elections libres d'avril 1994, pres de quarante ans apres l'independance du Ghana.

L'heritage du Partage de l'Afrique est visible dans pratiquement toutes les dimensions du paysage politique et economique du continent africain aujourd'hui. L'heritage le plus immediat et le plus visible sont les frontieres etatiques heritees de la partition coloniale, qui coupent a travers les lignes ethniques, separent les communautes qui devraient logiquement faire partie de la meme unite politique, et reunissent des communautes ayant peu en commun. Ces frontieres, qui furent affirmees par l'Organisation de l'Unite africaine en 1963 pour des raisons pragmatiques, ont ete une source de litiges frontaliers, de tensions ethniques et de conflits internes tout au long de la periode post-independance.

Les Consequences Economiques a Long Terme Du Colonialisme

Les structures economiques etablies pendant la periode coloniale se sont montrees tout aussi persistantes. Les economies coloniales d'Afrique etaient concues pour produire des matieres premieres pour l'exportation vers l'Europe et pour consommer des biens manufactures europeens, avec aussi peu de transformation a valeur ajoutee que possible en Afrique. L'infrastructure etait construite pour servir ce dessein extractif, avec des chemins de fer et des routes concus pour relier les regions productrices de ressources aux installations portuaires plutot que d'integrer les economies africaines entre elles. Cette orientation extra-vertie de l'infrastructure s'est averee extraordinairement persistante, limitant le commerce intra-africain et l'integration economique jusqu'a aujourd'hui.

L'absence d'industrialisation fut un autre heritage persistant de la periode coloniale. Les puissances coloniales, interessees par l'Afrique comme source de matieres premieres et comme marche pour les produits manufactures europeens, avaient un interet actif a decourager le developpement de l'industrie manufacturiere africaine qui pourrait rivaliser avec les manufactures europeennes. Le resultat fut que les economies africaines au moment de l'independance manquaient dans une large mesure de base industrielle manufacturiere et dependaient des importations de biens manufactures de leurs anciennes metropoles.

Les economies africaines dans la periode coloniale s'organiserent principalement autour de la production d'un ou de quelques produits primaires pour l'exportation: mineraux au Congo belge, en Rhodesie du Sud britannique et en Afrique du Sud; arachides en Gambie et au Senegal; huile de palme et cacao au Nigeria et sur la Cote de l'Or; caoutchouc au Congo et en Afrique equatoriale francaise; coton en Egypte et en Ouganda; cafe dans la colonie du Peuplement britannique dans ce qui est aujourd'hui le Kenya. La specialisation dans un petit nombre de produits primaires dont les prix etaient fixes par des marches internationaux hors du controle africain exposa les economies africaines a la volatilite des prix des produits de base et les laissa vulnerables aux cycles d'expansion et de contraction qui affligent les exportateurs de matieres premieres.

Le Neo-Colonialisme Et Les Questions Continues de Souverainete

Le concept de neocolonialisme, forge par Kwame Nkrumah dans son livre de 1965 du meme nom, renvoie a la continuation de la domination de style colonial sur les Etats africains formellement independants par des mecanismes economiques, financiers et politiques plutot que par le controle territorial direct. La France maintint ce qu'on appelait parfois la Francafrique, un reseau informel de relations politiques, economiques et militaires avec ses anciennes colonies africaines qui donnait a la France une influence considerable sur la politique interieure de nombreux Etats africains francophones. La persistance du franc CFA, une monnaie d'abord indexee sur le franc francais puis sur l'euro dont la gestion etait controlee par le tresor francais jusqu'aux reformes recentes, etait l'une des expressions les plus tangibles de l'influence economique francaise sur ses anciennes colonies africaines.

Les relations economiques etablies pendant la periode coloniale creerent des structures de dependance qui ne se dissoudrent pas automatiquement avec l'octroi de l'independance formelle. Les institutions financieres internationales, dont le Fonds monetaire international et la Banque mondiale, qui accordaient des prets aux economies africaines en developpement dans les decennies qui suivirent l'independance, assortissaient ces prets de conditions d'ajustement structurel que les critiques soutenaient perpetuaient les schemas de dependance economique et limitaient la capacite des gouvernements africains a poursuivre des strategies de developpement independantes.

Les mouvements en faveur d'une plus grande autonomie economique et politique par rapport a l'influence occidentale qui ont pris de la vigueur dans plusieurs pays africains ces dernieres annees, refletes dans les coups d'Etat militaires et les changements politiques dans des pays comme le Mali, le Burkina Faso et le Niger qui ont explicitement encadre leur rupture avec la France comme un rejet du neocolonialisme, refletent la resonance continue de la tradition anticoloniale dans la vie politique africaine.

L'experience Africaine de la Colonisation: Perspectives D'en Bas

L'historiographie du Partage de l'Afrique se concentra longtemps sur les actions et les decisions des dirigeants europeens: les hommes d'Etat, les explorateurs, les generaux et les administrateurs coloniaux qui dirigeaient le processus de conquete et de partition. Dans les dernieres decennies, les historiens ont prete plus d'attention aux experiences des gens ordinaires qui vecurent le processus de conquete coloniale et les transformations qui suivirent, recuperant leurs perspectives des traditions orales, des archives coloniales, des recits de missionnaires et d'autres sources.

Ce qui emerge de cette historiographie d'en bas est une image plus complexe et nuancee de l'experience coloniale que celle que fournissent les recits centres sur les dirigeants europeens. Les Africains ordinaires n'etaient pas des objets passifs des forces coloniales mais des agents actifs qui navigaient dans l'environnement colonial de manieres qui contredisaient souvent les attentes des administrateurs coloniaux. Certains utiliserent opportunistement les structures coloniales pour faire avancer leurs propres interets, acredant a l'education coloniale et a l'emploi, participant aux marches coloniaux, ou s'alliant aux administrations coloniales dans des disputes contre des communautes voisines. D'autres resisterent de facon subtile et non violente, en evadant les exigences d'impots et de travail force, en maintenant des pratiques culturelles et religieuses que les autorites coloniales avaient tente de supprimer, ou en migrant pour echapper aux pires exigences du systeme colonial.

Les femmes africaines vecurent le colonialisme de manieres qui differaient de celles des hommes de facon importante. Le travail force retombait typiquement sur les hommes, ce qui signifiait que les femmes devaient souvent se charger de la production agricole en l'absence de leurs maris. Les marches coloniaux offraient parfois de nouvelles opportunites pour le commerce des femmes, bien que les femmes fussent aussi confrontees a de nouvelles limitations imposees par les codes juridiques coloniaux qui remodelaient souvent les relations de genre de manieres qui reduisaient l'autonomie des femmes. Les traditions commerciales des femmes en Afrique de l'Ouest, dont certaines avaient confere aux femmes un pouvoir economique et une independance considerables, furent perturbees de manieres complexes par les systemes economiques coloniaux.

L'historiographie Et la Memoire: Comment Le Partage a Ete Compris

Le Partage de l'Afrique a ete interprete et analyse par des historiens selon une variete de perspectives, et la facon dont il est compris a considerablement change au fil du temps. Dans la periode coloniale elle-meme, le partage etait generalement presente par les ecrivains europeens comme un processus progressif et benefique, coherent avec l'ideologie de la mission civilisatrice. L'historiographie coloniale, telle qu'elle etait ecrite par les historiens europeens, tendait a souligner les realisations de l'administration coloniale dans la construction des infrastructures, l'etablissement de l'ordre et la suppression de la traite des esclaves, tout en minimisant ou ignorant la violence, l'exploitation et la souffrance humaine qui faisaient partie integrante du projet colonial.

L'ere de l'independance africaine produisit une contre-historiographie ecrite par des chercheurs africains et leurs allies dans le Sud global, qui soulignait la violence et l'exploitation du colonialisme et l'agentivite et la resistance des peuples africains qui avaient ete elimines de la narratvie coloniale. Des chercheurs comme Walter Rodney, dont le livre de 1972 Comment l'Europe a sous-developpe l'Afrique soutenait que le colonialisme avait systematiquement appauvri l'Afrique en extrayant ses ressources et en empechant le type d'accumulation de capital et de developpement industriel qui s'etait produit en Europe, fournirent un cadre influent pour comprendre les consequences economiques du colonialisme.

L'historiographie plus recente s'est orientee vers une plus grande complexite, reconnaissant a la fois la violence et l'exploitation du colonialisme et la diversite des reponses africaines a celui-ci, y compris la collaboration aussi bien que la resistance, et la variete des manieres dont les Africains utiliserent, adapterent et facon onnerent la rencontre coloniale pour servir leurs propres objectifs dans les contraintes severes que le pouvoir colonial imposait.

La question des reparations pour les dommages infliges par le colonialisme est devenue de plus en plus prominente ces dernieres decennies. La reconnaissance formelle par l'Allemagne en 2021 du genocide Herero et Nama en Namibie, accompagnee d'un engagement de fournir environ un milliard d'euros en fonds de developpement a la Namibie sur trente ans, represente une reponse a ces demandes, bien que les organisations de la societe civile namibienne et les descendants des victimes du genocide aient critique le reglement comme insuffisant.

Les Traditions de Resistance Et Leur Heritage Dans Les Mouvements D'independance

Les traditions de resistance africaine au colonialisme, depuis la resistance armee de Samori Ture et de Menelik II jusqu'aux formes plus subtiles de resistance quotidienne des communautes ordinaires, ne furent pas simplement des episodes isoles du passe colonial mais des fils qui s'etendaient dans le temps et alimentaient les mouvements d'independance du vingtieme siecle. Les dirigeants de l'independance africaine invoquaient explicitement ces traditions de resistance pour inspirer et legitimer leurs propres luttes.

Kwame Nkrumah, dont la longue vie intellectuelle et politique comprit des annees d'etudes aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, ou il entra en contact avec la pensee panafricaniste de W. E. B. Du Bois et Marcus Garvey, retourna au Ghana avec une vision de l'independance africaine qui placait l'experience de son peuple dans le contexte plus large de la diaspora africaine et de la lutte mondiale contre le racisme et le colonialisme. Son celebre discours d'independance de 1957, dans lequel il declara que le Ghana etait libre pour toujours, etait explicitement panafricaniste dans son orientation.

Leopold Sedar Senghor du Senegal apporta la dimension culturelle de la pensee de l'independance africaine, soutenant que la negritude, l'affirmation des valeurs et de la creativite africaines, etait une dimension necessaire de la liberation politique. Sa vision etait celle d'une communaute de civilisations dans laquelle les valeurs africaines pourraient apporter une contribution distincte et precieuse a la culture mondiale.

Ces visions de l'independance africaine, diverses et parfois en conflit les unes avec les autres, partageaient la reconnaissance que l'independance politique formelle n'etait que la premiere etape dans le long processus de recuperation de la souverainete, de la dignite et du controle sur son propre destin que le Partage de l'Afrique avait arrache aux peuples du continent.

Reflexions Finales

Le Partage de l'Afrique et la Conference de Berlin qui tenta de le reguler sont, en definitive, une histoire sur le pouvoir: qui le detient, comment il s'exerce, et quelles en sont les consequences pour ceux qui y sont soumis. C'est une histoire qui implique des agents a de nombreux niveaux, depuis les hommes d'Etat assis autour de la table de Bismarck jusqu'aux soldats qui faisaient respecter l'autorite coloniale sur le terrain et les agriculteurs, commercants, dirigeants religieux et travailleurs africains ordinaires qui vecurent la conquete et ses consequences.

C'est aussi une histoire qui necessite d'etre racontee honnêtement, sans la tendance apologetique a minimiser la violence et l'exploitation du colonialisme qui caracterisait l'historiographie coloniale plus ancienne, mais aussi sans la tendance de certaines versions nationalistes africaines a traiter le continent comme entierement passif face aux forces coloniales. Les Africains resisterent, s'adapterent, collaborerent, resisterent a nouveau, croerent de nouvelles formes culturelles, maintinrent de vieilles traditions et finirent par demonter l'edifice colonial, bien qu'a un cout enorme.

L'heritage du Partage de l'Afrique n'est pas seulement historique. Il est politique et economique et culturel, et il se manifeste aujourd'hui dans les conflits qui affligent de nombreux Etats africains, dans les structures d'inegalite economique qui persistent entre l'Afrique et le Nord global, et dans les luttes en cours pour l'autonomie culturelle et l'auto-determination qui continuent de facon onner la vie politique africaine. Comprendre ces consequences comme le produit de processus historiques specifiques, plutot que de les naturaliser simplement comme le resultat de conditions africaines inherentes, est une contribution importante que l'histoire peut apporter aux debats politiques contemporains sur la relation entre l'Afrique et le reste du monde.

L'heritage de Berlin de 1884 et 1885 n'a pas encore ete completement elabore. Mais l'histoire du Partage de l'Afrique, racontee avec honnêtete et avec une pleine attention tant aux acteurs europeens qu'aux acteurs africains qui l'ont vecue, fournit des ressources indispensables pour comprendre cet heritage et pour imaginer comment il pourrait eventellement etre depasse.

Les Crises Contemporaines Et la Longue Traçe de L'histoire Coloniale

De nombreux conflits et crises qui affligent l'Afrique contemporaine ont des racines directes ou indirectes dans l'heritage colonial. Les frontieres arbitraires du partage ont produit une variete de conflits, depuis les guerres civiles en Republique democratique du Congo, qui ont en partie leurs racines dans les structures extractives etablies pendant le regime de Leopold et perpetuees pendant la gouvernance coloniale belge, jusqu'aux conflits interethniques qui ont affecte des pays comme le Rwanda, le Nigeria, le Soudan et bien d'autres, dans lesquels l'imposition coloniale de structures politiques qui ne correspondaient pas aux identites ethniques et politiques precoloniales crea des tensions qui eclaterent finalement en violence.

Le cas du Rwanda merite une mention speciale. Le genocide de 1994, au cours duquel en l'espace d'environ cent jours environ huit cent mille Tutsi et Hutu moderes furent tues, a des causes complexes que les historiens continuent de debattre. Mais parmi ces causes figurent les politiques coloniales belges qui reifierent et exaggererent les distinctions entre Hutu et Tutsi, qui avaient ete des categories relativement fluides et contextuelles dans la societe rwandaise precoloniale, les traitant comme des races biologiquement distinctes avec des capacites differentes et accordant des privileges inegaux aux Tutsi sous le gouvernement colonial. Ce processus de racialisation de l'identite ethnique rwandaise, produit typique de l'ideologie raciale coloniale, crea les conditions prealables au type de conflit intercommunautaire catastrophique qui se manifesta finalement dans le genocide de 1994.

Ces exemples ne doivent pas etre interpretes comme un argument selon lequel l'histoire coloniale est la seule explication des problemes contemporains de l'Afrique, ni que l'agentivite et les decisions africaines postcoloniales sont sans pertinence pour comprendre les resultats contemporains. Mais le contexte historique du colonialisme est une dimension essentielle de toute comprehension adequate de l'Afrique contemporaine, et l'ignorer ou le minimiser produit une image deformee tant des problemes auxquels le continent est confronte que des ressources dont il dispose pour y faire face.

La transformation de l'Afrique dans les prochaines decennies dependera de nombreux facteurs: des decisions politiques des gouvernements africains et de leurs citoyens, des conditions du systeme economique international, des modeles d'investissement et de technologie, du changement climatique et de ses effets sur les economies agricoles africaines, et de nombreux autres facteurs. Ce que l'histoire du Partage de l'Afrique peut contribuer a cette image, c'est un sentiment de la profondeur des defis auxquels l'Afrique est confrontee, enracines dans plus d'un siecle d'exploitation et de perturbation coloniale, et un sentiment tout aussi profond de la resilience et de la capacite des peuples africains qui ont survecu et resiste et s'adapte a ces conditions pendant tout ce temps.

Sources

https://www.bbc.co.uk/history/british/abolition/scramble_for_africa_article_01.shtml https://www.cfr.org/backgrounder/scramble-africa-legacy https://www.africa.upenn.edu/Articles_Gen/berlin_conf.html https://www.nationalarchives.gov.uk/education/resources/scramble-for-africa/ https://www.countryreports.org

L'afrique Orientale Et la Competition Pour Le Nil

La competition pour le controle de l'Afrique orientale et de la vallee du Nil illustra de maniere particulierement dramatique les dynamiques de rivalite imperiale qui caracteriserent le Partage de l'Afrique dans son ensemble. La vallee du Nil avait une importance strategique unique pour la Grande-Bretagne en raison de son lien avec le Canal de Suez et, par extension, avec la route maritime vers l'Inde, le joyau de l'empire britannique. Cette importance strategique rendait la Grande-Bretagne extraordinairement sensible a toute tentative d'autres puissances de s'etablir dans la region.

L'incident de Fashoda de 1898 illustra cette sensibilite de maniere eclatante. Une expedition francaise sous le commandement du major Jean-Baptiste Marchand avait marche pendant plus d'un an depuis le Gabon a travers le continent africain, couvrant environ trois mille kilometres a travers des terrains extremement difficiles, pour atteindre le village de Fashoda sur le Nil superieur dans ce qui est aujourd'hui le Soudan du Sud. Marchand etait arrive a Fashoda en juillet 1898 et avait hisse le drapeau francais, revendiquant la region pour la France. Quelques semaines plus tard, en septembre 1898, Lord Kitchener arriva a Fashoda avec une force beaucoup plus importante, fraichement victorieuse de sa campagne contre l'Etat mahdiste, et exigea que les Francais se retirent.

La confrontation entre les deux forces a Fashoda declencha une crise diplomatique majeure entre la France et la Grande-Bretagne. Les deux gouvernements mobiliserent l'opinion publique nationale de leur cote et la perspective d'une guerre sembla reelle pendant plusieurs semaines. En fin de compte, le gouvernement francais, conscient que la France ne pouvait pas se permettre militairement ou politiquement une guerre avec la Grande-Bretagne sur une question africaine, ordonna a Marchand d'evacuer Fashoda. La France renonca a ses pretentions sur la vallee du Nil superieure, et la crise se resolut diplomatiquement. L'accord de 1899 qui suivit delimita les spheres d'influence francaises et britanniques en Afrique de maniere a eviter de futurs chevauchements, et constitua une etape importante vers l'Entente Cordiale franco-britannique de 1904 qui allait remodeler la politique europeenne dans les annees precedant la Premiere Guerre mondiale.

En Afrique orientale allemande, qui englobait la Tanzanie, le Rwanda et le Burundi actuels, les Allemands etablirent une administration coloniale qui reposait sur un systeme de travail force et d'imposition de cultures commerciales qui provoqua de profondes perturbations economiques et sociales parmi les populations locales. La revolte Maji Maji de 1905 a 1907, qui toucha une grande partie de l'Afrique orientale allemande meridionale, fut declenchee par le ressentiment contre le travail force impose pour la culture du coton. La repression allemande de la revolte fut brutale, et la combinaison des combats et de la famine delibrement provoquee tua entre deux cent cinquante mille et trois cent mille personnes, soit environ un tiers de la population de la zone affectee. La revolte Maji Maji est commemoree aujourd'hui en Tanzanie comme un moment fondateur de la resistance anticoloniale.

Les Consequences Pour Les Systemes de Sante Et la Demographie

Les consequences du Partage de l'Afrique sur la sante et la demographie du continent constituent un chapitre souvent sous-estime de l'histoire coloniale. La conquete coloniale et les systemes qui la suivirent perturbation les modeles etablis de residence, de production alimentaire et d'organisation sociale d'une maniere qui augmenta considerablement la vulnerabilite des populations africaines aux maladies et aux crises alimentaires.

Les mouvements forces de populations, que ce soit par la guerre de conquete, le deplacement lies aux travauxforces ou les migrations economiques imposees par les systemes fiscaux coloniaux, contribuerent a la diffusion de maladies infectieuses dans des populations qui n'avaient pas d'immunite préexistante contre elles. La construction des chemins de fer coloniaux fut particulierement mortelle pour les travailleurs africains recrutes de force ou semi-forcemennt pour les chantiers; les taux de mortalite parmi ces travailleurs etaient souvent devastateurs, en raison des maladies, des accidents de travail et de l'exposition a des conditions climatiques pour lesquelles ils n'etaient pas prepares.

La production alimentaire fut perturbee de multiples manieres par le systeme colonial. Dans les regions ou les agriculteurs africains etaient obliges de consacrer du temps et des ressources a la production de cultures commerciales destinees a l'exportation, la production vivriere destinee a l'alimentation locale pouvait en souffrir. Dans les regions ou les meilleures terres agricoles etaient saisies pour les exploitations des colons, les populations africaines etaient repoussees vers des terres moins fertiles insuffisantes pour subvenir a leurs besoins. Et dans les regions ou les perturbations de la guerre et du deplacement brisaient les systemes locaux de stockage et de distribution alimentaire, les crises de subsistance pouvaient facilement devenir des famines.

Le bilan demographique global de la colonisation africaine reste un sujet de recherche et de debat parmi les historiens. Ce qui est clair, c'est que les trajectoires demographiques de diverses regions africaines pendant la periode coloniale differaient considerablement de ce qu'on aurait pu attendre en l'absence de perturbations coloniales, et que certaines regions connurent des baisses de population absolues pendant des periodes etendues de la domination coloniale.

Les Missions Religieuses Et Leur Role Ambigu

Les missions religieuses jouerent un role complexe et ambigu dans l'histoire du colonialisme africain, un role qui resiste a la simplification tant dans la direction de la condemnation que dans celle de la celebration. D'un cote, les missions furent des instruments de l'entreprise coloniale plus large, fournissant une justification ideologique a la conquete, travaillant a transformer les cultures africaines selon les modeles europeens, et dans certains cas servant directement d'agents d'avancement du pouvoir colonial. De l'autre cote, certaines missions et certains missionnaires individuels jouerent des roles importants dans la documentation et la denonciation des abus coloniaux, dans la defense des interets africains contre les pires exces du pouvoir colonial, et dans l'etablissement de systemes educatifs qui, malgre leurs limites ideologiques, fournirent aux Africains des outils d'alphabetisation et de pensee critique qu'ils utiliserent ensuite dans la lutte pour l'independance.

Le role des missions dans la production et la diffusion de l'alphabetisation fut d'une importance particuliere. Dans toute l'Afrique, les missions etablirent des ecoles dans lesquelles les Africains apprenaient a lire et a ecrire, souvent dans des langues africaines en plus de l'anglais, du francais ou du portugais. La production de traductions de la Bible dans les langues africaines necessita l'elaboration de systemes d'ecriture pour des langues qui avaient jusqu'alors ete non ecrites, et ces projets d'alphabetisation eurent des consequences culturelles qui s'etendirent bien au-dela des objectifs religieux pour lesquels ils etaient destines.

La campagne contre les atrocites de l'Etat independant du Congo fut alimentee en partie par les rapports de missionnaires, et la campagne contre les atrocites allemandes en Afrique du Sud-Ouest fut egalement informee par les temoignages de missionnaires dans la region. Ces interventions missionnaires de bonne conscience illustrent la tension persistante entre les fonctions ideologiques des missions comme justificatrices de la domination coloniale et leur role potentiel comme voix critiques a l'interieur du systeme colonial.

Les Intellectuels Africains Et la Critique Du Colonialisme

La periode coloniale produisit egalement une generation d'intellectuels africains qui utiliserent les outils de l'education coloniale qu'ils avaient reçus pour elaborer des critiques puissantes du colonialisme lui-meme. Ces intellectuels, dont beaucoup s'etaient formes dans les universites europeennes ou americaines, jouerent un role crucial dans l'articulation des arguments pour l'independance africaine et dans la construction des mouvements qui finalement l'acheverent.

Edward Wilmot Blyden, un Americain d'origine africaine qui vecut et travailla en Afrique de l'Ouest au dix-neuvieme siecle, fut l'un des premiers intellectuels africains a articuler une critique systematique du colonialisme et a developper une vision positive de l'identite africaine. Ses ecrits sur la personnalite africaine et la contribution culturelle africaine au monde annoncerent de nombreux themes qui seraient developpes par les mouvements de negritude et de panafricanisme du vingtieme siecle.

W. E. B. Du Bois, dont les contacts avec les intellectuels africains s'etendirent tout au long de sa longue carriere, contribua a l'articulation d'un panafricanisme qui liait les luttes des Africains et des diasporas africaines contre le colonialisme et le racisme. Les conferences panafricaines qu'il contribua a organiser, de celle de Paris de 1919 a celle de Manchester de 1945, fournirent des forums dans lesquels les intellectuels et les activistes africains et de la diaspora pouvaient articuler des visions communes et coordonner des strategies pour l'independance.

Frantz Fanon, dont les travaux Les Damnes de la Terre et Peau noire, masques blancs fournirent des analyses psychiatriques et philosophiques des effets du colonialisme sur la psyche des colonises et des colonisateurs, devint l'un des theoriciens les plus influents du tiers monde anti-colonialiste. Sa these selon laquelle le colonialisme produisait une forme de violence psychologique qui penetrait dans l'inconscient des personnes colonisees, les amenant a interioriser leur propre devaluation par le colonialisme, eut une influence considerable sur les mouvements d'independance africains et reste une reference importante dans les etudes postcoloniales contemporaines.

Les Comparaisons Mondiales Et Les Contextes Du Colonialisme Africain

Le Partage de l'Afrique eut lieu dans le contexte d'une expansion imperiale europeenne bien plus large qui dans le dernier quart du dix-neuvieme siecle etendit la domination europeenne a de vastes parties de l'Asie, du Pacifique et des Caraibes egalement. La colonisation de l'Afrique etait dans de nombreux aspects l'exemple le plus rapide et le plus complet de cette expansion plus large, mais elle faisait partie d'un modele mondial d'imperialisme europeen qui transforma les rapports de pouvoir dans le monde entier pendant la periode que les historiens appellent souvent l'ere du haut imperialisme.

La comparaison avec la conquete de l'Asie est instructive. Dans de nombreux pays asiatiques, les puissances europeennes imposerent une domination coloniale sur des societes qui avaient de longues traditions d'Etats bureaucratiques et de systemes de gouvernance sophistiques. La position de l'Afrique dans l'imagination imperiale europeenne etait differente: le continent etait typiquement presente comme un lieu sans histoire, sans Etats, sans civilisation, un vide que les Europeens pourraient remplir avec leurs propres institutions et valeurs. Cette representation, qui etait fausse dans presque tous les aspects qui importaient, servit a rendre la conquete de l'Afrique moins moralement problematique pour les publics europeens qu'elle ne l'aurait autrement ete.

La comparaison avec l'experience des Ameriques est egalement pertinente. Le processus de conquete et de colonisation europeenne des Ameriques, qui commenca aux quinzieme et seizieme siecles, eut des consequences demographiques encore plus devastatrices que le Partage de l'Afrique, avec la population indigene de nombreuses regions reduite de quatre-vingt-dix pour cent ou plus dans les siecles suivant la conquete europeenne, principalement en raison des maladies contre lesquelles les populations indigenes n'avaient pas d'immunite. La difference cle est que la colonisation des Ameriques se produisit dans une periode ou les normes morales et les normes juridiques internationales qui auraient pu freiner les pires exces etaient differentes.

Conclusion Et Bilan Historiographique

Le Partage de l'Afrique et la Conference de Berlin qui tenta de le reguler representent un episode historique dont les consequences n'ont pas encore ete completement elaborees dans le monde contemporain. Les frontieres politiques, les structures economiques, les modeles culturels et les heritages psychologiques que la periode coloniale laissa continuerent de fac,onner les vies de centaines de millions de personnes a travers le continent africain.

La question des reparations pour les dommages infliges par le colonialisme est devenue de plus en plus prominente ces dernieres decennies. Au-dela de la question specifique des reparations, il y a le besoin plus large d'une comprehension honnete de l'histoire coloniale, une comprehension qui reconnait a la fois la violence et l'exploitation du colonialisme et la diversite et la resilience des reponses africaines a celui-ci.

Le champ de l'histoire africaine a connu une remarquable transformation dans les decennies depuis l'independance, alors que les historiens africains et ceux formes dans l'experience africaine ont apporte de nouvelles questions, de nouvelles sources et de nouvelles perspectives analytiques a la discipline. Cette historiographie renouvelee a enormement enrichi notre comprehension du Partage de l'Afrique et de ses consequences, et elle continue de se developper de manieres qui promettent une comprehension encore plus profonde a l'avenir. Pour les lecteurs interesses a comprendre l'Afrique et sa place dans l'histoire mondiale, il n'y a pas de meilleur point de depart que de se familiariser avec cette riche tradition historiographique.

Toute recapitulation honnete de l'histoire du Partage de l'Afrique doit affronter ces consequences continues aux cotes des evenements historiques qui les ont produits. Elle doit reconnaitre l'agentivite et la resilience des peuples africains qui ont resiste a la conquete coloniale, se sont adaptes a la domination coloniale et ont finalement demantele l'ordre colonial formel. Elle doit egalement honnement comptabiliser l'ampleur de la destruction que le colonialisme a causee: les vies perdues, les communautes perturbees, les ressources extraites et les possibilites fermees. Et elle doit resister a la tentation de traiter la periode coloniale comme un chapitre ferme de l'histoire, reconnaissant plutot que ses consequences se manifestent encore dans les vies de millions de personnes a travers le continent africain et dans les relations entre l'Afrique et le reste du monde.

Les Territoires Du Partage En Detail: Une Analyse Geographique

Pour mieux comprendre l'ampleur et la portee du Partage de l'Afrique, il est utile d'examiner plus en detail comment les territoires individuels furent divises et les consequences specifiques de ces divisions pour leurs populations. L'analyse geographique du partage revele la manieres arbitraire dont les frontieres furent tracees et les problemes durables que cette arbitrarite a engendres.

En Afrique de l'Ouest, la region qui fut la plus touchee par la competition franco-britannique, les frontieres resultantes refletirent les equilibres de pouvoir entre ces deux puissances plutot que toute realite geographique ou ethnique africaine. La Gambie, un territoire long et etroit s'enfonçant dans le Senegal francais, fut preservee par les Britanniques uniquement en raison de leur controle historique sur le fleuve Gambie et de son importance commerciale. Le resultat fut la creation d'un territoire qui etait economiquement non viable et qui divisa le Senegal en deux parties, une anomalie qui persiste jusqu'a aujourd'hui.

Le Nigeria, qui devint l'un des plus importants territoires britanniques d'Afrique de l'Ouest, fut le produit d'une serie d'acquisitions territoriales qui reunirent sous une meme administration coloniale des centaines de groupes ethniques distincts avec des histoires politiques, des structures sociales et des traditions religieuses radicalement differentes. Les Haoussa-Fulani musulmans du nord, les Yoruba en grande partie chretiens et animalistes du sud-ouest, les Igbo du sud-est, et des centaines de groupes plus petits, tous se retrouverent dans une meme unite coloniale dont les frontieres exterieures n'avaient ete determinees que par les hasards de la competition imperiale britannique avec la France et l'Allemagne. Les tensions entre ces groupes, en partie exacerbees par les politiques coloniales britanniques qui traitaient differentes regions de maniere differente, continuent d'affecter la politique nigeriane.

En Afrique centrale, la creation de l'Etat independant du Congo par Leopold II creea un territoire qui etait presque aussi grand que l'Europe de l'Ouest et qui renfermait des dizaines de millions de personnes appartenant a des centaines de groupes ethniques differents. L'unite politique du Congo etait entierement artificielle, imposee de l'exterieur par la force et le maintenue par la violence, sans base dans les traditions politiques precoloniales de la region. La meme artificialite que caracterisa la creation du Congo continua d'affecter sa gouvernance tout au long du siecle post-independance.

En Afrique orientale, la repartition entre les empires allemand et britannique ignora les unites politiques et culturelles existantes de maniere particulierement flagrante. Le royaume Buganda, qui avait ete une puissance regionale significative avant la colonisation, fut englobe dans le protectorat britannique de l'Ouganda et utilise par les Britanniques comme instrument de leur controle sur les territoires environnants, un processus qui crea des ressentiments durables parmi les voisins du Buganda qui persistent encore aujourd'hui.

L'impact Sur Les Systemes Commerciaux Precoloniaux

Avant le Partage de l'Afrique, le continent etait sillonne par des reseaux commerciaux complexes et souvent tres anciens qui liaient les differentes regions entre elles et a des partenaires commerciaux au-dela du continent. Ces reseaux commerciaux, qui comprenaient les routes transshahariennes vers l'Afrique du Nord et la Mediterranee, les reseaux de l'ocean Indien reliant l'Afrique orientale a l'Asie, et de nombreux systemes commerciaux interieurs plus locaux, furent profondement perturbes par la conquete coloniale et les systemes economiques qui la suivirent.

Les routes commerciales transshahariennes, qui avaient transportes de l'or, de l'ivoire, des esclaves, du sel et d'autres marchandises entre l'Afrique subsaharienne et le monde mediterraneen pendant plus de mille ans, furent marginalisees par le colonialisme. La prise de controle par les Europeens des cotes africaines et l'orientation des nouvelles infrastructures de transport vers les ports oceanique plutot que vers les routes sahariennes reorienta le commerce africain vers l'Atlantique et l'ocean Indien au detriment des liaisons transshahariennes. Les villes commerciales du Sahel et de l'Afrique de l'Ouest qui avaient prospere grace au commerce transsaharien, comme Tombouctou, Kano et d'autres, perdirent de leur importance relative dans le systeme commercial mondial.

En Afrique orientale, les reseaux commerciaux swahilis qui avaient lie les cotes de l'Afrique orientale au monde de l'ocean Indien furent transformes de maniere profonde par la colonisation. Les marchands swahilis, qui avaient joue un role crucial d'intermediaires dans le commerce entre l'interieur africain et les marches de l'ocean Indien, se retrouverent marginalises par le commerce europeen qui cherchait a eliminer les intermediaires et a etablir des connexions directes entre les producteurs africains et les marches europeens. Les villes swahilies, qui avaient ete de centres prosperes d'un commerce international actif, furent reorientees vers des roles secondaires dans les systemes commerciaux coloniaux europeens.

Le remplacement de ces reseaux commerciaux precoloniaux par des structures coloniales orientees vers l'exportation eut des consequences durables pour les economies africaines. La destruction de ces reseaux commerciaux ne fut pas simplement un phenomene economique; elle impliqua aussi la destruction de systemes sociaux et politiques qui s'etaient developpes autour du commerce et qui etaient integres dans la structure sociale et politique plus large des societes africaines concernees.

L'education Coloniale Et Ses Contradictions

L'education coloniale constitua l'une des interventions les plus profondes et les plus durables du systeme colonial dans les societes africaines. Les ecoles coloniales, qu'elles fussent dirigees par des administrations gouvernementales ou par des missions religieuses, transmirent aux Africains non seulement des competences de lecture et d'ecriture et des connaissances fonctionnelles, mais aussi des valeurs culturelles, des visions du monde et des identites qui etaient fondamentalement europeennes et qui entrerent souvent en tension avec les valeurs et les identites africaines preexistantes.

L'objectif declare de l'education coloniale etait de produire les employes, les interpretes, les commis et les auxiliaires administratifs dont l'administration coloniale avait besoin pour fonctionner. Il ne s'agissait pas de produire des dirigeants capables de conduire les societes africaines vers l'auto-gouvernance et le developpement independant. L'education superieure, qui aurait fourni ce type de capacite, etait generalement inaccessible aux Africains pendant la periode coloniale, et les quelques Africains qui reussirent a acceder a l'education superieure le firent souvent en Europe ou en Amerique du Nord et se retrouverent, au retour, dans des positions ambiguees par rapport aux structures de leur societe d'origine.

Et pourtant, l'education coloniale, malgre ses limites et ses intentions, fournit aux Africains des outils qu'ils utiliserent pour articuler leurs propres aspirations et pour construire les mouvements qui menerent finalement a l'independance. La capacite de lire et d'ecrire, meme dans les langues des colonisateurs, permettait aux Africains d'acceder a des textes qui remettaient en question les justifications du colonialisme et qui articulaient des visions alternatives de la liberte et de la dignite humaine. Les mouvements d'independance africains furent en grande partie menes par des personnes qui avaient reçu une education coloniale et qui utiliserent les competences et les connaissances acquises dans ce cadre pour construire la resistance contre le systeme colonial lui-meme.

Cette contradiction au cœur de l'education coloniale, le fait qu'elle ait fourni aux colonises les outils de leur propre liberation, est l'une des ironies fondamentales de l'histoire coloniale. Elle suggere que le colonialisme, meme dans ses intentions les plus controlantes et les plus limitantes, creait inevitablement des espaces et des ressources que les colonises pouvaient mobiliser pour leurs propres fins, fins qui pouvaient diverger radicalement de celles que les colonisateurs avaient envisagees.

Sources Supplementaires Et Lectures Recommandees

Pour les lecteurs souhaitant approfondir les themes abordes dans cet article, il est recommande de consulter les ouvrages et ressources suivants. Le livre d'Adam Hochschild Les Fantomes du roi Leopold (1998) fournit un recit accessible et saisissant des atrocites de l'Etat independant du Congo. Le livre de Thomas Pakenham Le Partage de l'Afrique (1991) offre un recit detaille de la periode du point de vue des acteurs europeens. Le livre de Walter Rodney Comment l'Europe a sous-developpe l'Afrique (1972) fournit un cadre d'economie politique pour comprendre les consequences economiques du colonialisme. L'ouvrage de John Reader Afrique: Une Biographie du Continent (1997) fournit un contexte historique plus large du continent dans lequel le partage eut lieu. Et l'ouvrage de Mahmood Mamdani Citoyen et Sujet: L'Afrique contemporaine et l'heritage du colonialisme tardif (1996) offre une analyse sophistiquee des structures politiques coloniales et de leurs heritages postcoloniaux.

Les archives nationales du Royaume-Uni, de la France, de l'Allemagne et de la Belgique contiennent des materiaux primaires abondants sur l'administration coloniale en Afrique, dont beaucoup ont ete numerises et sont disponibles en ligne. Et les archives nationales des pays africains eux-memes, qui ont fait l'objet d'efforts croissants de preservation et de numerisation au cours des dernieres annees, offrent des perspectives du cote africain de l'experience coloniale qui completent et contredisent les materiaux des archives europeennes.

Le domaine de l'histoire africaine a connu une transformation remarquable depuis les decennies d'independance, alors que les historiens africains et ceux formes dans l'experience africaine ont apporte de nouvelles questions, de nouvelles sources et de nouvelles perspectives analytiques a la discipline. Cette historiographie renouvelee a enormement enrichi notre comprehension du Partage de l'Afrique et de ses consequences, et elle continue de se developper de manieres qui promettent encore plus de profondeur de comprehension a l'avenir.

Les Luttes Pour L'independance Et Leurs Acteurs Principaux

Les mouvements d'independance africains qui emergerent dans les annees 1940 et 1950 furent le produit d'une longue maturation des forces politiques, intellectuelles et organisationnelles qui avaient pris racine tout au long de la periode coloniale. Ces mouvements etaient divers dans leurs strategies, leurs ideologies et leurs compositions sociales, mais ils partageaient le rejet fondamental de la domination coloniale et la revendication du droit a l'auto-determination pour les peuples africains.

En Afrique de l'Ouest britannique, la Convention du peuple du Ghana de Kwame Nkrumah developpa une strategie d'action positive non violente qui mobilisa des masses populaires urbaines et rurales pour la cause de l'independance immediate. L'independance du Ghana en 1957 fut un modele pour d'autres mouvements a travers le continent, demontrant qu'une organisation politique disciplinee et une pression populaire soutenue pouvaient obtenir l'independance sans recours a la lutte armee.

En Afrique orientale britannique, le mouvement national kenyan affronta une situation plus difficile en raison de la presence d'une importante communaute de colons blancs qui resistait avec vigueur a tout partage de pouvoir politique avec la majorite africaine. La revolte Mau Mau de 1952 a 1956, qui fut une insurrection rurale principalement Kikuyu contre la domination coloniale et les inegalites foncieres, fut reprimee avec une brutalite considerable par les autorites britanniques. Des dizaines de milliers de personnes furent placees dans des camps de detention, et des milliers moururent pendant la rebellion et sa repression. Le Kenya acceda finalement a l'independance en 1963 sous la direction de Jomo Kenyatta.

En Afrique du Nord, la guerre d'independance algerienne (1954-1962) fut l'une des luttes anticoloniales les plus longues et les plus sanglantes du continent. Le Front de Liberation Nationale (FLN) mena une guerre de guerrilla contre la puissance coloniale francaise qui impliqua a la fois une guerre rurale et des attentats urbains. La reponse francaise impliqua une contre-guerrilla a grande echelle, incluant une torture systematique et le deplacement massif de populations civiles. Le bilan de la guerre etait catastrophique des deux cotes: des estimations tres conservatrices suggerent qu'environ trois cent mille Algeriens perirent pendant le conflit, d'autres estimations etant bien plus elevees. La guerre se termina par l'independance algerienne en juillet 1962, avec le depart d'environ un million de colons francais qui avaient vecu en Algerie.

En Afrique australe, la lutte contre le regime d'apartheid en Afrique du Sud devint la cause anticoloniale et anti-raciste la plus symboliquement importante du continent dans la seconde moitie du vingtieme siecle. L'African National Congress (ANC), fonde en 1912, developpa au fil des decennies des strategies d'abord non violentes, puis, apres le massacre de Sharpeville en 1960 et l'interdiction de l'ANC, une branche armee et une campagne internationale de boycotts et de sanctions. La liberation de Nelson Mandela en 1990 apres vingt-sept ans d'emprisonnement et les premieres elections democratiques d'avril 1994 marquerent la fin formelle du regime d'apartheid et la realisation de l'independance politique effective pour la majorite noire de l'Afrique du Sud.

Ces luttes d'independance, dans toute leur diversite, temoignent de la tenacite et de la creativity politique des peuples africains face a la domination coloniale. Elles constituent un heritage dont les nations africaines contemporaines peuvent s'inspirer dans les defis continues du developpement et de la gouvernance auxquels elles font face.