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Omar Khayyam: Mathematicien, Astronome Et Poete de la Question Eternelle

Omar Khayyam: Mathematicien, Astronome Et Poete de la Question Eternelle

Vitesse

Introduction

Omar Khayyam occupe une position singuliere dans l'histoire intellectuelle de l'humanite. Il ne fut pas une seule chose mais plusieurs: un mathematicien de premier rang qui fit avancer l'algebre au-dela de tout ce que ses predecesseurs avaient accompli, un astronome dont les observations precises rendirent possible la reforme d'un calendrier qui s'avera plus exact que le systeme gregorien, un philosophe qui s'attaqua aux questions les plus profondes sur l'existence et le but divin, et un poete dont les quatrains, connus sous le nom de Rubaiyat, ont enchante des lecteurs pendant dix siecles et dans des dizaines de langues. Il vecut aux onzieme et douzieme siecles de l'ere commune, dans le monde culturellement riche de l'Empire seldjoukide, lorsque la civilisation islamique se trouvait a son zenith intellectuel. Son nom complet etait Ghiyath al-Din Abu'l-Fath Umar ibn Ibrahim al-Khayyam al-Nishapuri, et il naquit a Nichapour, dans la province du Khorasan, dans ce qui est aujourd'hui le nord-est de l'Iran, vers le 18 mai 1048. Il mourut a Nichapour le 4 decembre 1131, ayant vecu quatre-vingt-trois ans denses d'apprentissage, d'observation, d'enquete et, si l'attribution des poemes lui est accordee, de l'ecriture de vers qui continuent de troubler et de ravir leurs lecteurs.

Le nom Khayyam signifie en arabe faiseur de tentes, et il a ete suggere que c'etait le metier de son pere, Ibrahim. Dans le monde islamique medieval, la denomination des familles par leurs professions etait courante, et il n'y a pas de raison de douter de cette etymologie, bien qu'elle nous dise peu sur l'homme lui-meme. Ce que nous savons de la vie de Khayyam provient en grande partie de sources posterieures, certaines hagiographiques et d'autres explicitement legendaires, et la reconstruction de sa biographie exige une vigilance constante sur la distinction entre le fait historique et le mythe litteraire. Ce qui est certain, c'est qu'il recut une education dans les grandes traditions intellectuelles de son temps, qu'il maitrisait les sciences mathematiques, qu'il apporta des contributions majeures a l'algebre et a l'astronomie, et que son nom fut associe, de son vivant ou peu apres, a un ensemble de poesie persane d'une extraordinaire intensite emotionnelle et philosophique.

L'histoire d'Omar Khayyam est, dans le sens le plus fondamental, l'histoire d'un esprit qui refusait d'accepter des reponses faciles a des questions difficiles. Dans son oeuvre mathematique, il insistait sur la demonstration rigoureuse et sur le fait de suivre un argument ou qu'il menait, meme quand il menait a des conclusions qui depassaient les outils alors disponibles pour les prouver. Dans ses ecrits philosophiques, il s'occupait serieusement des grandes questions de l'existence, de la conscience et du but divin, reconnaissant les limites de la connaissance humaine avec une franchise qui le distinguait de bon nombre de ses contemporains. Et dans les poemes qui lui sont attribues, il abordait les incertitudes fondamentales de la condition humaine avec une directness et une puissance lyrique qui ont donne a son oeuvre une place permanente dans le canon de la litterature mondiale.

Le Monde Du Khorasan: Contexte Culturel Et Intellectuel

Pour comprendre Omar Khayyam, il est necessaire de comprendre le monde du Khorasan dans la seconde moitie du onzieme siecle. Le Khorasan, la grande province nord-orientale du monde islamique englobant des parties de l'Iran, de l'Afghanistan et de l'Asie centrale actuels, etait a cette epoque l'une des regions culturellement et intellectuellement les plus dynamiques du monde. Ses villes, Nichapour, Merv, Herat, Balkh, etaient de grands centres d'apprentissage, de commerce et de production artistique, abritant de grandes bibliotheques, des madrasas (colleges islamiques) et des reseaux d'erudiis qui correspondaient sur de vastes distances. Les Turcs seldjoukides s'etaient etablis comme la puissance politique dominante dans la region, mais ils etaient des mecenes plutot que des ennemis de la tradition culturelle persane, et sous leur domination, la litterature, la philosophie et la science persanes fleurirent avec une vigueur extraordinaire.

La tradition mathematique et scientifique que Khayyam heritait etait l'une des plus sophistiquees du monde. Les erudiis islamiques des neuvieme, dixieme et onzieme siecles avaient traduit et systematiquement etendu l'heritage des mathematiques, de la medecine, de l'astronomie et de la philosophie grecques. Les oeuvres d'Euclide, d'Apollonius de Perge, d'Archimede et de Ptolemee avaient ete traduites en arabe et etaient devenues le fondement d'une nouvelle serie de travaux mathematiques creatifs. Al-Kharizmi, dont le nom nous donne le mot algorithme, avait developpe l'algebre au neuvieme siecle en une discipline systematique capable de resoudre des equations du second degre. Al-Biruni, un contemporain de Khayyam a une generation pres, avait apporte des contributions majeures a la geographie, a l'astronomie et a l'etude comparative des religions. Ibn Sina, connu en Occident latin sous le nom d'Avicenne, avait systematise la philosophie aristotelicienne et avait ecrit la grande encyclopedie medicale qui dominerait la medecine aussi bien dans le monde islamique qu'en Europe pendant des siecles.

Ce fut dans ce monde d'enquete intellectuelle intense et systematique que naquit Omar Khayyam, et ce furent les normes de cette tradition, la demonstration rigoureuse, la classification systematique et l'extension de ce qui avait ete accompli a des problemes nouveaux et plus difficiles, qu'il appliqua dans son propre travail.

La Vie Precoce Et L'education

Les details de la prime education de Khayyam sont peu documentes, mais il est clair d'apres la sophistication de son oeuvre mathematique qu'il recut une formation exceptionnellement rigoureuse dans les sciences mathematiques. Son premier grand maitre aurait ete le Cheikh Muhammad Mansuri de Nichapour, sous lequel il etudia les sciences philosophiques et scientifiques. Il est aussi dit qu'il etudia sous l'Imam Mowaffak de Nichapour, l'un des plus grands professeurs de la region.

C'est dans le contexte de son education que surgit la fameuse histoire legendaire des trois etudiants. Selon cette legende, qui apparait dans les recits du poete Nizami Arudi, ecrits quelques annees apres la mort de Khayyam, le jeune Omar etudia sous le meme maitre que deux autres jeunes hommes qui allaient devenir des figures d'une extraordinaire importance historique: Nizam al-Mulk, qui devint le grand vizir du sultan seldjoukide Alp Arslan et plus tard de Malik-Shah, l'un des hommes d'Etat les plus puissants du monde islamique medieval; et Hassan-i-Sabbah, qui devint le fondateur de la secte ismaelienne nizarienne et de la forteresse d'Alamut, le chef du groupe que les sources occidentales appelleraient les Assassins. Selon la legende, les trois etudiants conclurent un pacte d'amitie: celui qui le premier reussirait dans le monde partagerait sa fortune avec les autres.

La fiabilite historique de cette legende est douteuse. Les dates ne s'alignent pas parfaitement avec les faits connus des vies des trois hommes, et l'histoire peut etre une elaboration ulterieure destinee a dramatiser la divergence de trois vies remarquables depuis un debut partage. Mais la legende a une sorte de verite poetique: Nizam al-Mulk devint effectivement le mecene de Khayyam, l'invitant a Ispahan pour reformer le calendrier persan, et le contraste entre les trois destins, le vizir qui batit des institutions, le poete-mathematicien qui poursuivit le savoir, et le chef militant qui s'empara d'une forteresse en montagne, illumine quelque chose de reel sur l'eventail des reponses disponibles pour les individus doues dans le monde instable de l'Empire seldjoukide.

Dans sa jeunesse, Khayyam passa du temps a Samarcande, la grande ville d'Asie centrale, ou il commenca son oeuvre mathematique majeure sur l'algebre. C'est la, sous le mecenat d'Abu Tahir, un juriste et erudii de Samarcande, qu'il ecrivit son Traite sur les demonstrations des problemes d'algebre et de muqabala, l'oeuvre qui lui assura une place permanente dans l'histoire des mathematiques.

L'oeuvre Mathematique Maitresse: L'algebre Et Les Equations Cubiques

La contribution la plus significative d'Omar Khayyam aux mathematiques, et celle qui demontre le plus clairement l'originalite et la puissance de son intellect, fut son traitement systematique des equations cubiques dans son traite d'algebre. Cette oeuvre, ecrite vers 1070, represente le traitement le plus complet et le plus rigoureux des equations cubiques accompli partout dans le monde jusqu'a cette epoque, et a certains egards elle alla plus loin que ce qui serait accompli en Europe avant le seizieme siecle.

Le contexte de cet accomplissement requiert une certaine comprehension de l'etat de l'algebre avant Khayyam. Al-Kharizmi, qui ecrivait au neuvieme siecle, avait developpe des methodes systematiques pour resoudre les equations du second degre, les equations impliquant une variable elevee a la deuxieme puissance, et avait classe et resolu les diverses formes que de telles equations pouvaient prendre. Ce fut un accomplissement majeur, mais les equations du second degre ne sont que le deuxieme echelon d'une echelle dont l'echelon suivant est les equations du troisieme degre, impliquant la variable elevee a la troisieme puissance. Al-Kharizmi n'avait pas ete en mesure de resoudre les equations cubiques en general, et les generations de mathematiciens islamiques qui lui succederent non plus, bien que plusieurs aient resolu des cas particuliers.

Khayyam entreprit d'achever ce que ses predecesseurs avaient commence. Son approche etait geometrique plutot qu'algebrique au sens moderne: il demontra que les equations cubiques pouvaient etre resolues en trouvant les intersections de sections coniques, des courbes comme les paraboles, les cercles, les ellipses et les hyperboles. Ce fut une intuition profonde. En traduisant un probleme algebrique en un probleme geometrique, il mit a disposition toutes les ressources de la theorie geometrique grecque, codifiee dans les Elements d'Euclide et les Coniques d'Apollonius de Perge, pour la resolution de problemes que ses predecesseurs algebristes avaient trouves insolubles.

Khayyam classa systematiquement les equations cubiques, identifiant quatorze formes distinctes et fournissant des solutions geometriques pour chacune. Ses solutions impliquaient de construire les intersections requises de paires de sections coniques, une parabole et un cercle, une parabole et une hyperbole, et ainsi de suite, et de lire la solution comme une longueur. Les preuves etaient rigoureuses selon les normes de la geometrie grecque, et Khayyam prenait soin de specifier quand les solutions existaient et quand elles n'existaient pas.

L'une des caracteristiques les plus remarquables du travail mathematique de Khayyam est sa reconnaissance explicite de ses limites et sa prevision claire de ce qui restait a faire. Il declara explicitement que ses solutions geometriques des equations cubiques ne fournissaient pas de methode numerique, une procedure pour calculer la valeur numerique de la solution, et exprima l'espoir que les mathematiciens futurs trouveraient de telles methodes. Il avait raison: la resolution numerique des equations cubiques par des moyens algebriques fut finalement accomplie en Europe au seizieme siecle, par Nicolo Tartaglia, Gerolamo Cardano et leurs contemporains, pres de cinq siecles apres Khayyam. Ses solutions geometriques resterent l'etat de l'art pendant tout ce temps.

La Cour D'ispahan Et Le Calendrier Jalali

Vers l'annee 1073, Omar Khayyam fut invite a Ispahan, la capitale de l'Empire seldjoukide sous le sultan Malik-Shah I, par le grand vizir du sultan, Nizam al-Mulk. Cette invitation marqua un tournant dans la vie de Khayyam: il passa de l'existence relativement independante d'un erudii ecrivant sous mecenat prive a la vie plus prestigieuse et materiellement confortable mais aussi plus exigeante d'un intellectuel de cour.

A Ispahan, Khayyam fut charge d'une tache d'importance pratique: la reforme du calendrier persan. Le calendrier persan qui etait en usage a l'epoque avait accumule d'importantes erreurs au fil des siecles, et ces erreurs avaient des consequences pratiques pour l'agriculture, la fiscalite et la reglementation des fetes religieuses. Le sultan Malik-Shah et Nizam al-Mulk comprirent qu'un calendrier plus precis etait necessaire, et ils donnerent a Khayyam les ressources pour y parvenir: un observatoire, une equipe d'astronomes et le temps et l'argent necessaires pour une observation systematique soutenue.

Khayyam rassembla une equipe de huit erudits et entreprit un programme d'observation astronomique systematique destine a determiner avec une grande precision la longueur de l'annee solaire. Apres environ huit ans d'observation, Khayyam et son equipe avaient determine la longueur de l'annee solaire avec une precision extraordinaire, atteignant une valeur de 365,24219858156 jours, un chiffre qui differe de la valeur moderne acceptee de 365,24219 jours d'une marge inferieure a une partie par million.

Le calendrier qu'ils concurent sur la base de ces observations fut inaugure le 15 mars 1079 et devint connu sous le nom de calendrier jalali, nomme en l'honneur du sultan Malik-Shah, dont le titre royal etait Jalal al-Din. Le calendrier jalali est a certains egards plus precis que le calendrier gregorien adopte par les pays europeens a partir de 1582. Le calendrier gregorien accumule une erreur d'un jour en environ 3226 ans; le calendrier jalali accumule une erreur d'un jour en environ 3770 a 5000 ans, selon la methode de calcul. Le grand mathematicien Moritz Cantor decrivit le calendrier jalali comme le calendrier le plus parfait jamais concu. Il forma la base du calendrier iranien qui continua d'etre utilise en Iran jusqu'a l'adoption du calendrier solaire hegire moderne au vingtieme siecle.

Khayyam passa environ dix-huit ans a la cour d'Ispahan, une periode de remarquable productivite. En plus de la reforme du calendrier, il ecrivit des traites philosophiques sur la metaphysique, sur la nature de l'etre et sur le probleme des universaux. Il continua a reflechir aux mathematiques. Et il est probable, bien que non certain, que ce fut au cours de cette periode que furent composes ou mis en circulation nombre des quatrains qui lui sont attribues.

La mort du sultan Malik-Shah en 1092 et l'instabilite politique qui suivit la perte de son grand mecene Nizam al-Mulk, assassine la meme annee, apporterent une periode d'instabilite et de difficulte. Sans mecenat royal, la position de Khayyam a la cour devint precaire. Il fut contraint de faire un pelerinage a La Mecque, peut-etre en partie pour demontrer son orthodoxie religieuse face aux accusations de scepticisme ou d'heterodoxie que ses poemes avaient attirEs. Il passa plus tard du temps a la cour de Sanjar, un autre sultan seldjoukide, a Merv, avant de retourner finalement a Nichapour, ou il passa les dernieres decennies de sa vie dans une relative obscurite.

Les Ecrits Philosophiques

En plus de son oeuvre mathematique et astronomique, Omar Khayyam laissa un ensemble d'ecrits philosophiques en arabe, la langue erudite du monde islamique, qui revelent l'etendue et la profondeur de ses interets intellectuels. Ces ecrits s'inscrivent dans les traditions neoplatoniciennes et aristoteliciennes qui dominaient la philosophie islamique de son temps, et montrent un penseur d'une considerable sophistication capable de s'engager de maniere critique avec les idees recues.

Son traite Sur l'existence, ecrit en arabe, explore la conception neoplatonicienne des degres de l'etre, la hierarchie de l'existence depuis l'etre pur au sommet jusqu'a la matiere a la base, et s'occupe de la question de la facon dont Dieu, en tant que source de tout etre, se rapporte au monde qu'il a cree. Son traitement de cette question est soigne et nuance, evitant les extremes du pantheisme pur et de la transcendance pure en faveur d'une position qui reconnait la presence du divin dans la creation tout en insistant sur la transcendance divine.

Son bref traite Sur l'etre et la necessite discute des differents modes de l'etre et de la distinction entre existence necessaire et contingente, la distinction entre un etre qui existe par sa propre nature et ne peut manquer d'exister, et un etre dont l'existence depend de causes externes a lui-meme. Cette distinction, qui joua un role central dans la philosophie islamique a travers l'oeuvre d'Ibn Sina, etait au coeur de la tentative de la tradition philosophique de prouver l'existence de Dieu a partir du simple fait que des etres contingents existent.

Son Nauruz Nameh, un traite sur la fete du Nouvel An persan de Nowruz, reflete une dimension differente de ses interets intellectuels: un engagement avec les traditions culturelles persanes, l'histoire de la royaute et le symbolisme du renouveau naturel. Cette oeuvre montre un homme profondement enracine dans le monde culturel persan et qui prenait au serieux les traditions et les histoires de son peuple, non pas simplement comme des curiosites antiquaires mais comme des ressources vivantes pour comprendre le present.

Les Rubaiyat: la Poesie de la Question Eternelle

Les poemes attribues a Omar Khayyam, les ruba'iyat ou quatrains, comptent parmi les poemes les plus celebres du monde, bien que leur renommee en Occident soit filtree par une traduction qui est elle-meme une oeuvre de grand art litteraire. Avant de considerer le cas specifique de la traduction de FitzGerald, il vaut la peine de s'attarder sur les poemes eux-memes en tant qu'artefacts litteraires persans.

Le ruba'i (singulier de ruba'iyat) est une forme versifiee consistant en quatre lignes (hemistiques), dans laquelle les premiere, deuxieme et quatrieme lignes riment, tandis que la troisieme est libre. C'est une forme compacte et epigrammatique qui exige compression et precision; chaque quatrain doit etre complet en lui-meme, faisant un seul point ou presentant une seule image avec une economie maximale. Le ruba'i avait une longue histoire dans la litterature persane avant Khayyam, mais les quatrains qui lui sont attribues donnerent a la forme un caractere particulier: philosophique, interrogateur, souvent paradoxal, et traverse d'une intensite lyrique qui provient de la pression d'un grand sentiment s'exercant contre de strictes contraintes formelles.

Le nombre de quatrains attribues a Khayyam dans la tradition manuscrite varie enormement, d'une centaine a peine a mille deux cents ou davantage. La question de l'attribution est genuinement difficile: beaucoup des manuscrits sont tardifs, et les quatrains pouvaient facilement migrer d'un auteur attribue a un autre. Les specialistes de la litterature persane s'accordent generalement a dire qu'un noyau de peut-etre quelques centaines de quatrains peut plausiblement etre attribue a Khayyam, mais que la collection plus large contient de nombreux poemes d'auteur incertain ou dispute.

Les themes des Rubaiyat se regroupent autour d'un petit nombre de preoccupations centrales qui sont reliees les unes aux autres par une attitude philosophique commune de questionnement et d'incertitude. La plus prominente est la brievete de la vie humaine et la certitude de la mort: quatrain apres quatrain revient sur le fait que nous sommes la pour un moment et aurons bientot disparu, que l'herbe poussera sur nos tombes comme elle a pousse sur les tombes de ceux qui nous ont precedes, que l'argile dont sont faits nos corps deviendra l'argile qui sera fa?onnee en jarres de vin. Cette meditation sur la mortalite n'est pas simplement morbide; elle porte un imperatif positif: puisque la vie est courte, savourez ses plaisirs tant que vous le pouvez.

Le deuxieme grand theme est le scepticisme envers l'orthodoxie religieuse, en particulier envers ceux qui pretendent connaitre les secrets de l'au-dela. Les quatrains de Khayyam se moquent repeteement des affirmations confiantes des theologiens et des juristes qui se prononcent sur les recompenses et les punitions du paradis et de l'enfer. Comment le savent-ils? demandent les poemes. Personne n'est revenu des morts pour nous dire ce qui nous y attend. Le vin que nous pouvons gouter; le paradis que nous ne pouvons pas. Ce scepticisme est philosophiquement sophistique: ce n'est pas un refus grossier de la religion mais un questionnement des fondements epistemiques des affirmations religieuses confiantes, une exigence de preuves que la tradition orthodoxe, selon sa propre logique, ne peut pas fournir.

Edward Fitzgerald Et Les Rubaiyat Occidentaux

L'histoire de la fa?on dont Omar Khayyam devint l'un des poetes les plus lus dans le monde anglophone est inseparable de la vie et de l'oeuvre d'Edward FitzGerald, un poete et traducteur anglais qui publia sa celebre version des Rubaiyat en 1859. La version de FitzGerald n'est pas une traduction litterale mais une adaptation libre, une reimagination creative des quatrains persans dans l'idiome de la poesie anglaise victorienne, et sa relation avec l'original est complexe, contestee et infiniment fascinante.

Edward FitzGerald naquit en 1809 dans une riche famille anglaise et passa la majeure partie de sa vie adulte dans le Suffolk, menant une existence retiree et studieuse consacree a la lecture, a la traduction et a la correspondance avec un vaste cercle d'amis litteraires qui comprenait Alfred Lord Tennyson et William Makepeace Thackeray. Il ne connaissait pas le persan lorsqu'il rencontra pour la premiere fois les Rubaiyat, et il apprit suffisamment de la langue essentiellement pour ce seul projet, travaillant a partir de manuscrits et avec l'aide de specialistes qui avaient un acces plus direct a la tradition persane. La premiere edition de ses Rubaiyat d'Omar Khayyam, le Poete-Astronome de Perse parut en 1859, publiee anonymement en un tirage de deux cent cinquante exemplaires. Elle attira a peine l'attention au debut et fut soldee a un penny l'exemplaire.

L'histoire de sa decouverte est l'une des plus celebres de l'histoire litteraire victorienne. Les Rubaiyat furent remarques par Dante Gabriel Rossetti et Algernon Charles Swinburne dans un bac de livres invendus devant une librairie londonienne, et c'est grace a leur promotion enthousiaste de bouche a oreille qu'ils commencerent a atteindre un public plus large. Dans les annees 1860 et 1870, le recueil etait devenu l'un des poemes les plus lus en langue anglaise, connaissant plusieurs editions et inspirant une gamme extraordinaire de reponses artistiques, des editions illustrees aux partitions musicales.

Ce que FitzGerald crea n'etait pas exactement ce qu'un specialiste persan reconnaitrait comme une traduction de Khayyam. Il combine des quatrains de differentes parties de la tradition manuscrite persane, en inventa de nouveaux, modifia l'imagerie et l'accent des autres, et imposa un arc narratif lache, une meditation sur la vie, la mortalite et les plaisirs du moment, allant de l'aube a la nuit, qui n'est pas present dans l'original. Le philosophe buveur de vin de la version de FitzGerald est plus constamment hedoniste et moins philosophiquement complexe que le Khayyam de la tradition persane.

Mais la version de FitzGerald a une puissance poetique qui lui est entierement propre, et elle a fonctionne, pour le meilleur et pour le pire, comme le principal moyen par lequel le monde occidental a rencontre Khayyam. Des vers comme Un livre de vers sous la branche, / Une cruche de vin, un morceau de pain et toi et Le Doigt qui ecrit avance; et ayant ecrit, / Continue: ni toute ta piete ni ton esprit / Ne le ramenerait en arriere pour effacer la moitie d'une ligne sont entres dans le tissu de la culture litteraire anglaise d'une maniere que tres peu de poemes traduits ont accomplie. L'image d'Omar Khayyam comme un libre penseur aimant le plaisir, buvant du vin sous les etoiles en meditant sur la vanite des desirs humains, doit plus a FitzGerald qu'au Khayyam historique, mais c'est une image qui s'est averee extraordinairement durable.

Le Legs Du Calendrier Jalali

Le calendrier concu par Omar Khayyam et son equipe a Ispahan constitue l'un des accomplissements les plus remarquables de la science medievale. Le calendrier jalali, inaugure en 1079 et nomme en l'honneur du sultan Malik-Shah, fut le resultat d'annees d'observation astronomique systematique et de calcul mathematique, et il atteignit une precision qui surpassait tout calendrier alors en usage partout dans le monde.

Le defi fondamental de la conception des calendriers est la reconciliation de l'annee solaire, le temps que met la terre pour accomplir une orbite autour du soleil, avec des nombres entiers de jours. Puisque l'annee solaire est d'environ 365,24 jours, tout calendrier utilisant simplement des annees de 365 jours se desynchronisera avec les saisons a un rythme d'environ un jour tous les quatre ans. La solution adoptee dans le calendrier julien, introduit par Jules Cesar en 46 avant notre ere, fut d'ajouter un jour supplementaire tous les quatre ans, donnant une annee moyenne de 365,25 jours. Ce fut une amelioration significative, mais il accumulait encore une erreur d'un jour environ tous les 128 ans.

Le calendrier gregorien, introduit par le pape Gregoire XIII en 1582, affina le systeme julien en omettant les jours bisextiles dans les annees centenaires non divisibles par quatre cents, donnant une annee moyenne de 365,2425 jours. Cela reduisit l'erreur a environ un jour en 3226 ans, une amelioration majeure par rapport au calendrier julien.

Le calendrier jalali de Khayyam fut concu autour d'une determination encore plus precise de l'annee solaire. Sa valeur calculee de 365,24219858156 jours est remarquablement proche de la valeur moderne. Le systeme d'annees bissextiles qu'il utilisa atteignit une precision d'environ un jour en 3770 ans, et certains calculs suggerent une periode encore plus longue avant qu'une erreur d'un jour ne s'accumule.

L'importance pratique du calendrier jalali fut considerable. L'agriculture, la fiscalite, l'observance religieuse et le commerce dependaient tous d'un calendrier precis, et l'Empire seldjoukide, couvrant un vaste territoire de l'Anatolie a l'Asie centrale, avait besoin d'un systeme fiable pour coordonner ces activites. Le calendrier jalali remplit ce role de maniere admirable. Il continua a etre utilise sous diverses formes en Iran pendant des siecles apres son introduction, et il constitue la base historique du calendrier iranien solaire hegire moderne, qui a lui-meme une precision impressionnante.

Khayyam Et la Tradition Soufie

La relation entre Omar Khayyam et la tradition soufie du mysticisme islamique est complexe et a ete l'objet d'un intense debat academique. Les interpretes soufis, a commencer par les quasi-contemporains du poete et mathematicien persan et continuant tout au long de la periode medievale, lurent les Rubaiyat comme une oeuvre d'allegorie mystique dans laquelle le vin represente l'amour divin, la taverne la presence de Dieu, le bien-aime le bien-aime divin, et l'ivresse l'aneantissement de l'ego individuel dans l'union mystique.

L'interpretation soufie a une longue et distinguee genealogie dans la culture litteraire persane, et elle n'est pas implausible comme lecture d'au moins certains des quatrains. La tradition d'utiliser le vin et l'imagerie erotique comme symboles de l'experience spirituelle etait bien etablie dans la poesie persane bien avant Khayyam, et bon nombre des plus grands poetes persans, notamment Rumi, Hafiz et Attar, travaillerent extensivement dans ce registre symbolique.

Cependant, de nombreux specialistes de la litterature persane resistent a l'interpretation soufie, du moins comme compte exclusif de ce que les poemes signifient. La resistance a l'orthodoxie religieuse exprimee dans beaucoup des quatrains est trop percante, trop specifique et trop philosophiquement precise pour etre expliquee simplement comme symbolique. Lorsque Khayyam ecrit que les theologiens qui proclament les recompenses du paradis n'y ont jamais ete et n'en sont pas revenus pour nous le dire, ce n'est pas une declaration mystique deguisee en langage allegorique; c'est un defi philosophique direct aux fondements epistemiques de la connaissance religieuse.

La position la plus defendable est probablement que les poemes operent simultanement a plusieurs niveaux: ils sont, en meme temps, des expressions de scepticisme philosophique authentique, des celebrations des plaisirs du moment present, et peut-etre (dans certains cas, pour certains lecteurs) des vehicules du symbolisme de l'experience mystique. L'ambiguite n'est pas un defaut des poemes mais une caracteristique, l'une des qualites qui leur a permis de parler a des lecteurs de formations religieuses et philosophiques si diverses pendant dix siecles.

La Figure Du Potier Et Son Argile

Parmi les images philosophiquement les plus riches des Rubaiyat se trouve la figure du potier et de son argile, qui apparait dans une sequence de quatrains representant l'un des arguments philosophiques les plus soutenus de la collection. L'image s'inspire de l'ancienne metaphore, que l'on trouve dans la Bible et dans les Ecritures islamiques ainsi que dans la litterature persane, de Dieu comme potier fa?onnant les etres humains a partir d'argile. Mais sous la plume de Khayyam, l'image devient le vehicule d'un defi penetrant a la comprehension conventionnelle de la justice divine et de la responsabilite humaine.

Dans l'une des sequences les plus celebres, le poete imagine un rassemblement de pots dans l'atelier d'un potier. Les pots se parlent et se posent les questions que les etres humains se posent sur leur propre existence: Pourquoi le potier nous a-t-il faits? Pourquoi certains d'entre nous sont-ils droits et d'autres imparfaits? Pourquoi le potier casse-t-il certaines de ses poteries? Un pot, en particulier, pose la question la plus percante de toutes: le potier fut-il juste de me creer pour me detruire? Et si je suis la creation du potier, fa?onnee par ses mains sans mon choix ni mon consentement, comment puis-je etre tenu responsable des defauts qu'il m'a incorpores?

Ce sont la non pas de simples questions rhetoriques; ce sont de serieux defis philosophiques a la doctrine de la justice divine et du libre arbitre humain. Si Dieu est tout-puissant et a cree les etres humains tels qu'ils sont, y compris leurs defauts et leurs vices, il semble injuste de les punir pour ces defauts et ces vices. Si Dieu est le Potier et que nous sommes l'argile, la responsabilite morale de ce que nous sommes incombe au createur plutot qu'a ce qui a ete cree. Cet argument, l'argument du determinisme divin a l'incoherence de la justice divine, est l'un des problemes les plus anciens et les plus difficiles de la theologie, et la formulation de Khayyam dans le langage de la poesie est remarquablement compacte et percutante.

L'influence Mondiale de Khayyam a Travers Les Siecles

L'influence d'Omar Khayyam s'etend a travers les cultures, les langues et les siecles d'une maniere que peu d'autres penseurs medievaux ont accomplie. Dans le monde islamique, son travail mathematique continua d'etre etudie et etendu par des erudiis posterieurs, et son nom resta associe aux normes les plus elevees de la rigueur mathematique. Dans la tradition litteraire persane, ses quatrains furent copies, imites et debattus, avec des generations successives de lecteurs et de critiques qui divergeaient vigoureusement sur leur signification, leur orthodoxie et leur merite litteraire.

Dans le monde occidental, comme nous l'avons deja note, l'influence arriva en grande partie par le biais de la traduction de FitzGerald, et l'Omar Khayyam qu'elle introduisit aux lecteurs occidentaux etait une figure distinctive, romantique, melancolique, hedoniste, sceptique, qui devait autant a la sensibilite victorienne de FitzGerald qu'au Khayyam historique. Mais l'influence fut reelle et durable. Les Rubaiyat fagonnerent la maniere dont une generation de lecteurs anglais et americains pensaient au plaisir, a la mortalite et aux revendications de l'orthodoxie religieuse, et leurs images et phrases entrerent dans la culture generale de manierent qui persistent jusqu'a aujourd'hui.

La culture de club qui se developpa autour de la traduction de FitzGerald est elle-meme un phenomene remarquable. Le Club Omar Khayyam de Londres, fonde en 1892, reunissait certaines des figures litteraires les plus distinguees de l'epoque pour des dners annuels au cours desquels les Rubaiyat etaient lus et celebres. Le poete Rudyard Kipling, l'homme d'etat et erudii Edmund Gosse, et beaucoup d'autres etaient membres ou invites. Des clubs similaires surgirent aux Etats-Unis et ailleurs. Les Rubaiyat devinrent un point de repere culturel, un raccourci pour une attitude sophistiquee et agreablement melancolique envers la transience de la vie.

Au vingtieme siecle, les erudiis et les critiques travaillant dans les etudes litteraires persanes commencerent a s'opposer a la tradition fitzgeraldienne, plaidant pour une comprehension plus historiquement exacte de Khayyam qui restaurerait ses accomplissements scientifiques a leur juste prominence et accorderait plus d'attention a la complexite de sa voix poetique. Les erudiis iraniens en particulier soulignaient l'importance de Khayyam comme mathematicien et astronome et arguaient que la reduction de son heritage aux Rubaiyat representait une distorsion de son importance historique.

Cette correction savante est precieuse et importante. Mais elle n'a pas deplace les Rubaiyat de leur place dans l'imaginaire litteraire mondial, et elle ne le devrait pas. Les poemes, qu'on les lise dans la libre adaptation de FitzGerald ou dans des traductions plus proches du persan, restent l'une des expressions les plus directes et les plus puissantes d'une certaine experience humaine fondamentale: la confrontation avec la mortalite, la conscience de la brievete du plaisir, le refus de trouver du reconfort dans les assurances faciles sur ce qui se trouve au-dela de la tombe. Ce sont des themes universels qui transcendent le contexte historique qui leur a donne naissance, et ils continuent a trouver resonance chez des lecteurs separes de Khayyam par mille ans et des milliers de kilometres.

La Methode Scientifique Dans L'oeuvre de Khayyam

L'un des aspects de l'accomplissement intellectuel d'Omar Khayyam qui merite une attention particuliere est son engagement envers ce que nous pourrions aujourd'hui appeler la methode scientifique: l'insistance sur la demonstration rigoureuse, la reconnaissance de ce qui est et n'est pas connu, et la volonte de poursuivre l'enquete ou qu'elle mene plutot que de s'arreter a un point ou les resultats seraient commodes ou confortables.

Cet engagement est le plus clairement visible dans son oeuvre mathematique, en particulier dans son traitement des equations cubiques. La ou les mathematiciens anterieurs avaient resolu des cas particuliers et laisse la theorie generale incomplete, Khayyam se proposa de fournir un traitement systematique de toutes les formes d'equations cubiques et de demontrer geometriquement pourquoi chaque forme a les solutions qu'elle a. Cela ne demandait pas seulement une competence technique mais aussi une discipline intellectuelle: la discipline de specifier precisement ce qui a ete prouve et ce qui ne l'a pas ete, de reconnaitre quand un resultat ne peut pas etre etabli par les methodes alors disponibles, et de resister a la tentation de revendiquer plus que ce que l'argument montre reellement.

Sa declaration explicite que ses solutions geometriques des equations cubiques ne fournissaient pas de methode numerique pour calculer les solutions, et sa claire reconnaissance que cela restait un probleme ouvert, est un remarquable exemple d'honnetete scientifique. Bien des mathematiciens de moindre envergure se seraient contentes de presenter les solutions geometriques comme un traitement complet et d'ignorer la question numerique. Khayyam, au contraire, rendit explicite le fosse entre ce qu'il avait accompli et ce qui restait a faire, definissant ainsi un programme de recherche pour les mathematiciens futurs.

La meme honnetete intellectuelle est visible dans son travail astronomique. La reforme du calendrier necessitait une observation systematique etendue, non pas seulement quelques mesures mais des annees d'effort soutenu pour accumuler des donnees d'une qualite suffisante pour soutenir la determination precise de l'annee solaire que Khayyam visait. La volonte d'attendre de bonnes donnees, de repeter les observations, de reconnaitre les limites de toute mesure individuelle, et de baser les conclusions uniquement sur des preuves de qualite suffisante est la marque d'un esprit scientifique du plus haut calibre.

La Reception En Iran Et Dans Le Monde Persan

Au sein du monde persanophone, la reception d'Omar Khayyam a ete plus complexe et plus contestee que la reception occidentale, fa?onnee par la longue histoire de la culture religieuse islamique, les revendications concurrentes de l'interpretation soufie et le developpement progressif d'une identite nationale iranienne moderne dans laquelle Khayyam figure comme un symbole significatif.

Dans la Perse medievale et la culture islamique en general, les elements sceptiques et hedonistes des Rubaiyat firent de Khayyam une figure controversee. Le grand poete et philosophe soufi Rumi, qui ecrivait au treizieme siecle, connaissait la reputation de Khayyam et s'engagea implicitement avec son scepticisme. Al-Ghazali, le grand theologien de la madrasa Nizamiyyah de Bagdad, dont la carriere intellectuelle se superposait a celle de Khayyam et qui etait, comme Khayyam, en un certain sens un produit du mecenat de Nizam al-Mulk, representa une reponse tres differente au scepticisme philosophique: plutot que d'embrasser l'incertitude, al-Ghazali cherchait a la surmonter par une combinaison d'argumentation theologique et d'experience mystique soufie.

A l'epoque moderne, Khayyam devint important pour le projet d'identite nationale iranienne d'une maniere distinctive. Les dix-neuvieme et vingtieme siecles virent l'emergence d'un fort sentiment d'identite nationale iranienne qui se tournait vers la tradition classique persane comme fondement culturel, et Khayyam, aux cotes de Ferdowsi, Hafiz, Saadi et Rumi, devint une figure centrale de cette tradition. Les intellectuels iraniens celebrerent ses accomplissements mathematiques et astronomiques comme evidence de la profondeur historique et de la sophistication de la science iranienne, et sa poesie philosophique fut lue comme l'expression d'un esprit iranien distinctif d'enquete et d'independance.

Dans le meme temps, la culture politique islamiste qui domina l'Iran apres la revolution de 1979 considera la celebration du vin par Khayyam, son scepticisme philosophique et sa reputation d'heterodoxie avec suspicion. Les tensions entre le Khayyam de la tradition litteraire nationale et le Khayyam de la lecture religieuse plus conservatrice de la culture islamique n'ont pas ete pleinement resolues, et elles continuent d'en faire une figure quelque peu contestee dans la culture de la Republique islamique d'Iran.

Le Crater Lunaire Et L'heritage Scientifique

L'impact de l'oeuvre mathematique et astronomique d'Omar Khayyam fut reconnu au vingtieme siecle d'une maniere distinctive: un crater d'impact lunaire fut nomme apres lui. Le crater Khayyam, situe pres du limbe nord-ouest de la Lune, honore ses contributions a l'astronomie et aux mathematiques et le place en compagnie des scientifiques, mathematiciens et explorateurs dont les noms portent des crateres sur la lune et d'autres corps celestes.

Cette reconnaissance est juste. Le travail de Khayyam sur les equations cubiques marqua une avancee genuina dans l'histoire des mathematiques, creant une theorie systematique la ou il n'en existait pas et posant les bases des solutions algebriques que les mathematiciens europeens developperaient cinq siecles plus tard. Son travail sur la theorie des proportions et son engagement avec les fondements de la geometrie euclidienne contribuerent a une longue tradition d'examen critique des fondements mathematiques qui menerait finalement a des decouvertes importantes au dix-neuvieme siecle. Et son calendrier, avec sa precision extraordinaire, est l'un des plus grands accomplissements pratiques de l'astronomie medievale.

Mais la reconnaissance de Khayyam comme scientifique est compliquee par l'image persistante de lui comme principalement un poete et hedoniste, une image que la traduction de FitzGerald fit beaucoup pour propager et ancrer. Dans l'imaginaire populaire occidental, Khayyam reste principalement l'auteur de vers sur le vin et les roses et la transience de la vie humaine, et ses accomplissements mathematiques restent connus principalement des historiens des sciences. Le defi de restaurer la pleine complexite de son accomplissement intellectuel, scientifique et poete, mathematicien et philosophe, un homme qui poursuivit a la fois la demonstration rigoureuse et l'expression lyrique, est un defi auquel erudiis et lecteurs continuent de faire face.

Les Mathematiques de L'infini Et Le Probleme Des Irrationnels

Parmi les aspects philosophiquement les plus subtils de l'heritage mathematique d'Omar Khayyam se trouve son engagement avec la question des nombres irrationnels et la theorie de la proportion. Cela peut sembler une question technique d'interet seulement pour les historiens des mathematiques, mais elle touche en realite a des questions profondes sur la nature du nombre et de la quantite qui avaient trouble les mathematiciens depuis la decouverte des grandeurs incommensurables dans la Grece antique, la decouverte que la diagonale d'un carre ne peut pas s'exprimer comme un multiple rationnel de son cote.

Le traitement grec ancien du rapport et de la proportion, codifie dans les Elements d'Euclide, distinguait soigneusement entre les nombres (qui etaient des entiers ou des fractions d'entiers) et les grandeurs (qui etaient des quantites geometriques comme les longueurs, les surfaces et les volumes). Le cinquieme livre des Elements, traitant de la theorie de la proportion telle qu'elle s'applique aux grandeurs, etait l'une des parties techniquement les plus exigeantes et philosophiquement les plus significatives des mathematiques grecques.

Pour l'epoque de Khayyam, les mathematiciens islamiques avaient commence a remettre en question la stricte separation grecque entre nombres et grandeurs, se demandant si les quantites irrationnelles pouvaient legitimement etre appelees nombres. Khayyam s'engagea avec cette question dans ses ecrits mathematiques, arguant que la definition de la proportion dans le cinquieme livre des Elements d'Euclide devrait etre etendue pour couvrir tous les rapports, y compris ceux impliquant ce que nous appellerions aujourd'hui des nombres irrationnels. C'est un pas subtil mais important: il revient a traiter les quantites irrationnelles comme des nombres genuins au meme titre que les rationnels, et non simplement comme des grandeurs geometriques qui se trouvent a resister a l'expression numerique.

La pleine realisation de ce programme, la definition rigoureuse des nombres reels incluant a la fois les rationnels et les irrationnels, ne serait accomplie qu'avec les travaux de Richard Dedekind et de Georg Cantor au dix-neuvieme siecle. Mais l'intuition de Khayyam que la restriction du nombre au rationnel etait trop etroite, et qu'une theorie plus inclusive etait necessaire, fut un veritable pas dans la direction de ce developpement ulterieur.

Nizam Al-Mulk: Mecenat Et Politique

La carriere d'Omar Khayyam ne peut etre pleinement comprise sans porter attention a la figure de Nizam al-Mulk, le grand vizir seldjoukide qui fut son principal mecene et dont le soutien rendit possible la reforme du calendrier a Ispahan. Nizam al-Mulk, ne Abu Ali Hasan ibn Ali Tusi en 1018, fut l'un des hommes d'etat les plus remarquables du monde islamique medieval, un homme d'un veritable genie administratif qui servit comme vizir a deux sultans seldjoukides successifs, Alp Arslan et Malik-Shah, pendant plus de trente ans.

Nizam al-Mulk n'etait pas simplement un bureaucrate ou un courtisan; il etait un intellectuel a part entiere, l'auteur du Siyasatnama (Livre du gouvernement), un traite sophistique sur la theorie et la pratique de l'art de gouverner qui s'appuie sur des sources islamiques, persanes et classiques et s'engage serieusement avec des questions de justice, d'administration et de la relation entre gouvernants et gouvernes. Il etait egalement un grand mecene de l'education: le reseau de madrasas connu sous le nom de Nizamiyyah, qu'il etablit dans tout l'Empire seldjoukide, devint l'une des institutions educatives les plus importantes du monde islamique medieval.

La relation entre Nizam al-Mulk et Khayyam n'etait pas simplement celle d'un mecene et d'un client. Ils etaient tous deux des intellectuels engages dans les questions centrales de leur epoque, et l'histoire legendaire de leurs jours d'etudiants partages, quelle que soit sa base historique, reflete un veritable sentiment que leurs carrieres etaient complementaires: le vizir qui construisit des institutions et l'erudii qui poursuivit le savoir pour lui-meme. L'invitation de Nizam al-Mulk a Khayyam pour reformer le calendrier persan fut un acte de mecenat eclaire qui comprenait que l'amelioration du savoir pratique necessitait le soutien de la recherche pure. Sans son soutien, le programme astronomique qui produisit le calendrier jalali n'aurait peut-etre jamais ete entrepris.

L'assassinat de Nizam al-Mulk en 1092, perpetue par un agent du mouvement ismaelien nizarien de Hassan-i-Sabbah, fut un coup catastrophique pour la culture d'apprentissage et de mecenat qui avait rendu possible le travail de Khayyam a Ispahan. La mort du sultan Malik-Shah la meme annee enleva l'autre pilier de soutien, et l'instabilite politique qui suivit altera fondamentalement les conditions de la vie intellectuelle a la cour seldjoukide.

La Tradition Poetique Persane Et la Place de Khayyam

Pour apprecier l'accomplissement d'Omar Khayyam comme poete, il faut une certaine comprehension de la tradition litteraire persane dans laquelle il travaillait, une tradition d'une richesse et d'une sophistication extraordinaires qui a produit certains des plus grands poemes en n'importe quelle langue. La litterature persane a la periode classique, approximativement du neuvieme au quinzieme siecle, comprend des figures d'une importance capitale: Ferdowsi, l'auteur du Shahnameh (Livre des rois), l'epopee monumentale de l'histoire et de la mythologie iraniennes; Rumi, le poete mystique dont le Masnavi est l'une des oeuvres les plus profondes de la litterature spirituelle islamique; Hafiz, le poete lyrique de Chiraz dont les ghazals comptent parmi les poemes techniquement les plus parfaits et emotionnellement les plus complexes en n'importe quelle langue; et Saadi, le poete moral de Chiraz dont le Gulistan et le Bustan sont des classiques de la prose et des vers persans.

La place de Khayyam dans cette tradition est distinctive. Il n'etait pas principalement un poete professionnel a la maniere de Ferdowsi ou Hafiz; son identification primaire etait comme mathematicien et philosophe, et les ruba'iyat qui lui sont attribues etaient une occupation secondaire, un vehicule pour exprimer des reflexions philosophiques que ses ecrits plus formels ne pouvaient pas facilement accommoder. Cette relation marginale avec l'etablissement litteraire se reflete dans la tradition manuscrite: les Rubaiyat ne furent pas reunis dans un divvan autorise pendant sa vie, et la transmission de ses poemes est caracteristiquement moins fiable et plus contestee que celle des poetes plus professionnellement engages dans l'entreprise litteraire.

Mais cette marginalite est aussi, de maniere paradoxale, l'une des qualites qui donnent aux Rubaiyat leur caractere particulier. Le ruba'i est une forme qui se prete a l'expression de l'intuition momentanee, d'une pensee arrivee avec la force d'une revelation soudaine et reclamant une expression immediate. Il ne requiert pas le recit soutenu ni la structure elaboree de l'epopee ou du masnavi; il requiert compression, precision et la capacite d'emballer une pensee ou un sentiment complexe dans quatre lignes. Pour un mathematicien et philosophe habitue a la discipline de la demonstration rigoureuse, le ruba'i etait une forme ideale: compacte, exacte, et capable d'une sorte d'inevitabilite logique que peu d'autres formes poetiques atteignent.

Les Oeuvres Majeures

Traite sur les demonstrations des problemes d'algebre et de muqabala: ecrit vers 1070, c'est l'oeuvre mathematique la plus importante de Khayyam, fournissant le premier traitement systematique des equations cubiques par des methodes geometriques impliquant l'intersection de sections coniques. Il etablit la classification des equations cubiques et fournit des solutions geometriques pour toutes les formes alors reconnues.

Commentaire sur les Elements d'Euclide: un engagement etendu avec les fondements de la geometrie euclidienne, traitant en particulier de la theorie de la proportion dans le Livre Cinq et du statut du postulat des paralleles. Cette oeuvre anticipe les developpements ulterieurs dans la theorie des nombres reels et dans la geometrie non euclidienne.

Nauruz Nameh: un traite sur la fete du Nouvel An persan de Nowruz, s'appuyant sur les traditions historiques et culturelles persanes et refletant l'engagement de Khayyam avec le monde culturel persan plus large.

Sur l'etre et la necessite: un traite philosophique en arabe qui s'engage avec la tradition neoplatonicienne et aristotelicienne sur la question des modes de l'etre et de la distinction entre existence necessaire et contingente.

Sur l'existence: un autre traite philosophique en arabe, explorant les degres de l'etre dans la hierarchie neoplatonicienne et la relation entre Dieu et le monde cree.

Le calendrier jalali: le resultat du programme astronomique collaboratif mene a Ispahan sous la direction de Khayyam, inaugure en 1079 et representant le calendrier solaire le plus precis concu dans le monde medieval.

Les Rubaiyat (Ruba'iyat): la collection de quatrains persans attribues a Khayyam, variant en nombre selon la source manuscrite, constituant l'une des collections de poesie lyrique les plus celebrees du monde.

Conclusion

Omar Khayyam fut l'un des intellects les plus remarquables du monde medieval, un homme qui combina genie mathematique, precision astronomique, profondeur philosophique et puissance lyrique d'une maniere qui a peu de paralleles dans quelque epoque ou culture que ce soit. Ne a Nichapour en 1048 et mort la-bas quatre-vingt-trois ans plus tard, il vecut a travers l'une des periodes les plus turbulentes et les plus brillantes de la civilisation islamique, contribuant a son heritage scientifique et litteraire de manieres qui continuent a resonner pres d'un millenaire apres sa mort.

Son oeuvre mathematique sur les equations cubiques representa l'etat de l'art en algebre pendant cinq siecles, jusqu'a ce que les mathematiciens europeens developpent les methodes algebriques qu'il avait prevues mais ne pouvait pas fournir. Sa reforme du calendrier persan produisit un systeme plus precis que le calendrier gregorien que l'Europe adopterait cinq siecles plus tard. Ses ecrits philosophiques s'engagerent serieusement et honnetement avec les questions fondamentales de l'existence et de la justice divine, reconnaissant avec une rare honnetete intellectuelle ce que la raison pouvait et ne pouvait pas demontrer. Et ses quatrains, comprimes, precis, philosophiquement intenses et lyriquement beaux, ont parle a des lecteurs pendant dix siecles avec une directness qui transcende le contexte culturel qui leur a donne naissance.

L'Occident rencontra Khayyam principalement par le biais de l'extraordinaire adaptation libre de FitzGerald, qui le transforma en une figure de melancolie victorienne et de plaisir epicurien qui capturait quelque chose de reel sur les poemes tout en distordant et en simplifiant beaucoup d'autre chose. La recuperation savante du Khayyam historique, mathematicien, astronome, philosophe et poete, est un projet en cours qui enrichit plutot qu'il ne diminue l'heritage des Rubaiyat, ajoutant a la figure romantique de la version de FitzGerald la pleine complexite d'un intellectuel islamique medieval au sommet de sa civilisation.

Omar Khayyam reste une lecture essentielle pour quiconque veut comprendre l'etendue et la profondeur de la culture intellectuelle islamique medievale, l'histoire des mathematiques et de l'astronomie avant la Renaissance europeenne, ou la tradition de la poesie lyrique persane. Il est egalement une lecture essentielle pour quiconque a jamais ete assis avec les grandes questions de l'existence, des questions sur la mortalite, la justice, la valeur du plaisir face a la mort, et a refuse de se contenter de reponses faciles. Dans ce refus, autant que dans tout accomplissement specifique, reside l'importance durable de sa vie et de son oeuvre.

Sources

https://www.countryreports.org https://mathshistory.st-andrews.ac.uk/Biographies/Khayyam/ https://www.iranicaonline.org/articles/khayyam-omar https://plato.stanford.edu/entries/omar-khayyam/ https://mathshistory.st-andrews.ac.uk/HistTopics/Arabic_mathematics/ https://irandataportal.syr.edu/cultural-heritage https://history.mcs.st-and.ac.uk/Biographies/Khayyam.html https://archive.org/details/rubaiyatofomarkh00khayyam https://academic.oup.com/jis/article/1/1/1/679148 https://www.khanacademy.org/humanities/world-history/medieval-times/islamic-empire/a/the-golden-age-of-islam https://www.iranicaonline.org/articles/calendars https://www.jstor.org/stable/3040882 https://www.loc.gov/item/2021666019/ https://researchgate.net/publication/351118713_The_institution_of_the_Jalali_calendar_in_1079_CE https://arxiv.org/abs/2605.13876

Khayyam Et L'experience Du Temps

L'une des caracteristiques les plus remarquables de la vie et de l'oeuvre d'Omar Khayyam est la dimension temporelle multiple dans laquelle elle s'inscrit. En tant qu'astronome, il etudia le temps dans sa dimension la plus objective et quantifiable: le temps comme mouvement regulier et mesurable des corps celestes, le temps comme duree qui peut s'exprimer avec precision mathematique jusqu'au milliondieme de jour. En tant que mathematicien, il travaillait avec une classe de temps qui n'est pas le temps physique mais le temps logique de la demonstration, la sequence d'etapes allant des premisses a la conclusion avec l'inevitabilite de la deduction formelle. En tant que philosophe, il reflechissait au temps comme dimension de l'existence contingente, la caracteristique des etres qui pouvaient exister ou non, qui commencaient a un moment et se terminaient a un autre. Et en tant que poete, il vivait le temps comme urgence ressentie, comme la conscience de la limite qui rend chaque moment precieux.

Ces quatre dimensions du temps, l'astronomique, la logique, la metaphysique et l'existentielle, s'entrecroisent dans l'oeuvre de Khayyam de manieres qui sont caracteristiques de son genie particulier. Le calendrier qu'il calcula avec tant de precision n'etait pas pour lui simplement un systeme de mesure abstrait; c'etait le cadre dans lequel se deroulait la vie humaine, la structure qui donnait forme au cycle annuel de l'agriculture et des fetes, du travail et du repos, du commencement des choses et de leur fin. Et les quatrains qui meditaient sur la brievete de la vie n'etaient pas pour lui des exercices litteraires conventionnels; ils etaient des expressions d'une conscience aiguisee par des annees d'observation astronomique des mouvements reguliers et eternels des corps celestes face auxquels la vie humaine apparaissait, par contraste, comme extraordinairement breve et extraordinairement precieuse.

Cette sensibilite au temps, cette conscience simultanee du temps astronomique dans sa dimension d'eternite et du temps existentiel dans sa dimension d'urgence, est l'une des caracteristiques les plus distinctives de l'intelligence de Khayyam et l'un des facteurs qui donnent a son oeuvre sa resonance particuliere. L'homme qui mesura le temps avec le plus de precision est aussi celui qui confronta le plus directement sa signification pour la vie humaine.

Khayyam Et Le Scepticisme Philosophique

L'un des aspects les plus interessants et historiquement significatifs de l'heritage d'Omar Khayyam est la controverse que ses poemes genererent, tant de son vivant qu'apres sa mort, sur ses croyances religieuses et sa relation avec l'orthodoxie islamique. Le scepticisme exprime dans beaucoup des quatrains n'etait pas simplement litteraire; il touchait a des questions d'importance centrale pour la tradition religieuse dans laquelle il vivait, et attira des reponses allant de l'admiration a la condamnation.

Les accusations contre Khayyam allaient de la simple heterodoxie a la veritable heresie. Certains ecrivains medievaux l'accuserent de materialisme, la position philosophique que seule la matiere existe et que l'ame est donc mortelle, mourant avec le corps. D'autres l'accuserent d'epicurisme au sens strict, la vision que le plaisir est le bien supreme et que la peur de la mort est irrationnelle. D'autres encore, peut-etre le plus damageable, l'accuserent d'hypocrisie: maintenant publiquement les apparences de l'observance islamique tout en rejetant la foi en prive.

Khayyam lui-meme, dans les ecrits philosophiques qui survivent en arabe, maintint une position soigneuse et orthodoxe dans ses grandes lignes: il acceptait l'existence de Dieu, la superiorite de la prophetie sur la philosophie, et la legitimite de la pratique religieuse islamique. Son pelerinage a La Mecque, qu'il entreprit a un moment apres la chute de son mecene Nizam al-Mulk, peut etre interprete comme un acte sincere de piete ou comme un mouvement defensif destine a le proteger des accusations d'heresie; peut-etre etait-ce les deux. Les traites philosophiques ne se lisent pas comme l'oeuvre d'un homme qui rejeta l'Islam; ils se lisent comme l'oeuvre d'un erudii qui s'engagea serieusement avec la tradition philosophique de son temps, y compris ses dimensions theologiques, tout en maintenant l'honnetete intellectuelle de reconnaitre les limites de ce que la philosophie pouvait demontrer.

Les poemes sont une autre affaire. Dans les poemes, la voix interrogatrice est plus directe et moins nuancee, le scepticisme plus percant et moins qualifie. Si l'ecart entre les ecrits philosophiques et la voix poetique represente une contradiction veritable, un changement dans les vues de Khayyam au fil du temps, une distinction entre expression publique et privee, ou simplement les differents registres appropries a differents genres, il est impossible de le determiner avec certitude.

Khayyam Et L'idealisme Philosophique

Une dimension de la pensee philosophique de Khayyam qui merite une attention particuliere est son traitement de la relation entre l'etre ideal et l'etre materiel. Dans la tradition neoplatonicienne dans laquelle il se forma, le monde materiel etait compris comme une ombre ou une image du monde des formes ou idees, des realites plus elevees que le monde physique ne pouvait jamais tout a fait egaler. Les mathematiques avaient une place speciale dans cette tradition: les objets mathematiques, les cercles parfaits et les lignes sans epaisseur de la geometrie, n'existaient pas dans le monde physique mais dans le monde de la pensee pure, et pourtant ils regissaient le monde physique avec une precision que nul objet physique ne pouvait jamais atteindre completement.

Khayyam comme mathematicien vivait dans ce monde d'abstractions parfaites, construisant ses solutions geometriques des equations cubiques dans l'espace des formes ideales. Et Khayyam comme poete habitait le monde contingent et imparfait de la vie humaine, ou le vin qu'on boit est du vin reel et non l'idee du vin, ou le bien-aime est une personne reelle et non l'idee de la beaute, ou la mort qui vient est la mort reelle et non l'idee de la finitude. La tension entre ces deux mondes, le monde de la perfection mathematique et le monde de la contingence humaine, est au coeur de l'oeuvre de Khayyam, et c'est ce qui lui donne son intensite particuliere.

Cette tension ne se resout pas dans l'oeuvre de Khayyam. On n'affirme ni que le monde mathematique est la seule realite, ni que le monde humain est la seule realite. Ils sont maintenus en tension, et cette tension est productive: elle genere l'acuite de la pensee mathematique, qui travaille avec la precision de l'ideal, et elle genere l'intensite du sentiment poetique, qui travaille avec l'urgence du reel. C'est cette double capacite, pour l'abstraction et pour l'experience immediate, qui fait de Khayyam une figure aussi singuliere dans l'histoire intellectuelle de l'humanite.

L'image Du Livre Dans Les Rubaiyat

Avec l'image du potier et de l'argile et l'image de la coupe de vin, l'une des images les plus recurrentes et philosophiquement chargees des Rubaiyat est celle du livre. Dans certains quatrains, l'univers lui-meme est imagine comme un livre dont l'ecriture ne peut etre effacee ou corrigee: l'univers est fixe, determine, et l'etre humain n'est qu'un lecteur d'un texte dont l'auteur ne consulta pas les personnages avant d'ecrire leurs destins. Cette image du livre du destin a une longue histoire dans la litterature religieuse islamique, persane et semite en general, et sous la plume de Khayyam elle acquiert une dimension philosophique particuliere.

L'image qui resume le plus clairement ce theme est celle du Doigt qui Ecrit qui avance et, ayant ecrit, continue: ni toute ta piete ni ton esprit / Ne le ramenerait en arriere pour effacer la moitie d'une ligne. Cette image, celebrement preservee dans la version de FitzGerald bien qu'avec des variations importantes par rapport aux versions persanes originales, exprime de maniere compacte la vision d'un cosmos determine dans lequel l'evenement passe est irrevocable et l'avenir est fixe. Face a cette irrevocabilite, la reponse des Rubaiyat n'est pas la resignation passive mais la celebration active du present: si l'avenir est ecrit et le passe ne peut etre change, alors le seul espace d'action et de jouissance est le moment present, l'instant ou la vie se rend supportable par le plaisir du vin, de la compagnie, de la beaute du monde.

Cette vision n'est pas du fatalisme au sens vulgaire du terme. Elle n'implique pas que l'effort soit inutile ou que les choix n'importent pas. Elle implique, plutot, que l'attitude correcte envers la condition humaine est celle d'une celebration lucide, l'acceptation sans amertume des limites de la condition humaine combinee avec l'affirmation active de ce qui, dans ces limites, a valeur et dignite. C'est une vision philosophique qui merite la seriosite intellectuelle que Khayyam lui prete, et qui a continue de gagner l'attention de lecteurs de traditions philosophiques et religieuses tres differentes au fil des siecles.

Khayyam Et la Tradition Mathematique Islamique

La mathematique islamique a la periode classique, du neuvieme au douzieme siecle, constitua l'un des episodes les plus creatifs de l'histoire des mathematiques. Les erudiis travaillant a Bagdad, a Samarcande, a Ispahan et dans des villes de tout le monde islamique n'erent pas que preserver et transmettre l'heritage mathematique grec, mais l'etendre de manieres fondamentales, ouvrant de nouveaux domaines de recherche et resolvant des problemes que les Grecs avaient laisses sans reponse.

En algebre, le programme commence par Al-Kharizmi au neuvieme siecle fut mene au-dela des equations du second degre par une serie de mathematiciens, chacun apportant sa piece a l'ensemble emergent. La resolution des equations cubiques fut le probleme central de cette progression, et representait la limite de ce que l'algebre de l'epoque pouvait traiter. L'approche geometrique que Khayyam apporta a ce probleme, utilisant l'intersection de sections coniques pour construire des solutions, fut une innovation conceptuelle de premier ordre. Elle recrutait au service de l'algebre les ressources de la geometrie analytique que les Grecs avaient developpee pour des buts entierement differents, et anticipait de plusieurs siecles l'ideal de la geometrie coordonnee de Descartes.

En astronomie, le programme d'observation systematique qui culmina dans le calendrier jalali s'inscrivait dans une longue tradition d'astronomie islamique qui avait commence avec la traduction de Ptolemee et avait progresse a travers les travaux d'Al-Battani, d'Ibn Yunus et de beaucoup d'autres. Ce qui distinguait le travail de Khayyam a Ispahan n'etait pas seulement sa precision technique mais sa clarte sur le but pratique qu'il servait: la reforme d'un calendrier qui soit correctement synchronise avec le mouvement reel de la terre autour du soleil. L'astronomie au service du calendrier etait l'astronomie au service de la vie humaine, et Khayyam le comprenait parfaitement.

La grandeur d'Omar Khayyam reside precisement dans cette fusion de l'eternel et de l'ephemere, du calcul precis et de l'emotion directe, de la science et de l'art, de la question sans reponse et du plaisir qui n'a besoin d'aucune reponse pour se justifier. C'est pourquoi son nom et son oeuvre restent vivants apres presque mille ans, et que ses quatrains, dans quelque langue qu'on les lise, continuent de resonner avec la force de quelque chose d'essentiel et de vrai sur la condition humaine.

Le Nom Khayyam Et Sa Signification Symbolique

Le nom de famille Khayyam, qui signifie en arabe faiseur de tentes, a fait l'objet de reflexion symbolique depuis le Moyen Age. Certains interpretes ont vu en lui une metaphore de la condition humaine: l'etre humain est, comme une tente, une structure provisoire, montee pour la duree d'une vie puis demontee quand cette vie se termine. Dans cette lecture, le nom du poete est lui-meme un poeme, une condensation de la thematique centrale des Rubaiyat en un seul mot.

Que cette lecture symbolique soit ou non intentionnelle, il y a quelque chose d'approprie dans l'association du nom avec l'idee de la provisoire. Toute l'oeuvre poetique de Khayyam tourne autour de la conscience que notre sejour dans le monde est temporaire, que nous sommes des hotes dans un univers qui existait avant nous et existera apres, que la tente de la vie se leve et se demonte dans une periode qui, mesuree a l'aune de l'eternite que Khayyam pouvait observer dans les mouvements des astres, n'est qu'un instant.

Cette conscience de la provisoire ne genere pas dans les Rubaiyat une melancolie paralysante mais tout le contraire: une urgence joyeuse, une disposition a celebrer ce qui est tant que c'est, a boire le vin disponible avant que la tente ne se demonte et qu'il n'y ait plus d'occasion. C'est l'urgence de celui qui sait que le temps est limite et que, par consequent, chaque moment de plaisir, d'amitie, de beaute et de reflexion est en lui-meme un acte de resistance contre le neant qui attend au bout du chemin.

Khayyam Dans Le Vingt-Et-Unieme Siecle

La reputation d'Omar Khayyam au vingt-et-unieme siecle est plus riche et plus nuancee qu'a aucune periode anterieure. Grace au travail de generations d'historiens des mathematiques, de philosophes et de specialistes de la litterature persane, le tableau de l'homme a atteint une complexite qui rend justice a la realite de son accomplissement multidimensionnel.

Les historiens des mathematiques ont solidement etabli la place de Khayyam dans l'histoire de l'algebre, situant son traitement des equations cubiques dans son contexte appropriee au sein du developpement des mathematiques islamiques et montrant ses connexions aussi bien avec les mathematiciens anterieurs qui le precederent qu'avec les mathematiciens europeens posterieurs qui completerent le programme qu'il avait commence. Les historiens de l'astronomie ont documente la precision remarquable du calendrier jalali et ont situe la reforme du calendrier d'Ispahan dans la longue histoire de l'astronomie islamique. Les specialistes de la philosophie islamique ont analyse ses traites philosophiques avec soin et les ont situes dans les debats intellectuels de son epoque.

Les specialistes de la litterature persane ont accompli le patient travail philologique de tenter d'etablir un corpus plus fiable des quatrains authentiques de Khayyam, les distinguant de ceux qui lui furent faussement attribues au fil des siecles. Ce travail est tentatif et ne peut jamais etre definitif etant donne la nature de la tradition manuscrite, mais il a produit une comprehension plus precise des themes et des preoccupations qui caracterisent les poemes les plus probablement authentiques de Khayyam.

Et les comparatistes litteraires ont situe la reception occidentale de Khayyam a travers FitzGerald dans son contexte plus large, montrant comment la traduction de FitzGerald fut fa?onnee par les preoccupations et les sensibilites de l'Angleterre victorienne et comment ce fa?onnage eclaira autant qu'il deforma le Khayyam original. Cette critique de la mediation culturelle de FitzGerald n'a pas reduit la valeur des Rubaiyat en anglais comme oeuvre d'art a part entiere, mais a aide les lecteurs et les erudiis a mieux comprendre la distinction entre le Khayyam de FitzGerald et le Khayyam historique.

Le resultat est une comprehension d'Omar Khayyam qui rend justice a la fois a sa specificite historique, un mathematicien et poete du onzieme siecle dans le monde islamique medieval, et a sa resonance universelle, un penseur et poete dont les questions restent les notres. C'est precisement cette combinaison qui rend son heritage si durable et si significatif pour les lecteurs du monde entier, des siecles apres sa mort.

Les Questions Eternelles de Khayyam

Au coeur de l'heritage d'Omar Khayyam, a travers toutes les dimensions differentes de son accomplissement, se trouve un engagement a poser des questions difficiles et a refuser d'accepter des reponses faciles. En tant que mathematicien, il se demanda a quoi ressemblerait une theorie systematique des equations cubiques, et il en batit une, reconnaissant a la fois sa puissance et ses limites. En tant qu'astronome, il se demanda avec quelle precision un calendrier solaire pourrait etre fait si l'on combinait des annees d'observation systematique avec la meilleure theorie mathematique disponible, et il le decouvrit, produisant un calendrier dont la precision ne fut pas surpassee en Europe pendant plus de cinq cents ans. En tant que philosophe, il se demanda ce que nous savons vraiment sur les grandes questions de l'existence, de la conscience et de la justice divine, et il trouva que la reponse honnete etait: moins que ce que les proclamations confiantes de la theologie orthodoxe le suggeraient.

Et en tant que poete, qu'ils soient tous genuinement les siens ou non, il donna expression a ce que l'on ressent a maintenir ces questions ouvertes, a vivre avec l'incertitude plutot qu'a la resoudre prematuremnt. La voix des Rubaiyat n'est pas la voix du desespoir; c'est la voix d'un homme qui prend la brievete de la vie suffisamment au serieux pour la savourer, qui prend le mystere de l'existence suffisamment au serieux pour le questionner, et qui prend les plaisirs de l'amitie et du vin et de la beaute du monde suffisamment au serieux pour les celebrer meme en sachant qu'ils passeront.

Cette combinaison de rigueur intellectuelle et de directness emotionnelle est rare dans toute tradition et dans toute periode. C'est ce qui donne de la durabilite a l'heritage de Khayyam. Il ne peut etre capture dans une seule image, ni l'hedoniste de la version de FitzGerald, ni le mystique de la tradition soufie, ni le froid scientifique de la reconstruction de l'historien, parce qu'il etait genuinement toutes ces choses et plus encore. Il etait un etre humain de dons inhabituels qui utilisa ces dons pour demander, avec une persistance et une honnetete inhabituelles, ce que signifie etre vivant dans un univers qui ne repond pas a nos questions.

La Meditation Sur la Mortalite Dans Les Rubaiyat

La meditation de Khayyam sur la mortalite n'est pas abstraite ni academique. Elle surgit de l'experience directe d'un homme qui vit mourir ses mecenes, qui experimenta l'instabilite de la fortune de cour, qui observa le passage des annees avec la meme precision qu'il observait le mouvement des astres. Les quatrains qui traitent de la mort ne sont pas des exercices litteraires conventionnels sur le theme de la vanitas; ils sont l'expression d'une confrontation authentique avec le fait de la finitude humaine.

Dans certains des quatrains les plus puissants, l'image des morts devient le vehicule d'une meditation sur la continuite entre les vivants et les morts. L'argile dont nous sommes faits est la meme argile qui forme la terre des cimetieres; les roses qui poussent sur les tombes se nourrissent des corps des morts. Le cycle naturel de la vie et de la mort, loin d'etre une source de consolation conventionnelle de type apologetique, devient la base d'une vision de la continuite qui ne requiert pas l'immortalite personnelle: nous faisons partie du monde naturel, nous y retournons, et c'est tout ce que nous pouvons savoir avec certitude sur notre relation avec le tout.

Cette vision n'est pas nihiliste. Elle ne conduit pas a la conclusion que la vie est sans valeur parce qu'elle est breve. Bien au contraire, la brievete elle-meme est ce qui rend les plaisirs precieux: c'est precisement parce que le vin ne sera bu qu'une fois que le boire est sacre; c'est precisement parce que le bien-aime est transitoire que l'amour est inestimable. La logique des Rubaiyat n'est pas la logique du desespoir mais la logique du carpe diem, de la saisie consciente du moment present en pleine connaissance de sa transience.

La Poesie Comme Instrument de la Pensee

L'un des aspects les plus fascinants de la relation de Khayyam avec la poesie est la facon dont il utilisa la forme poetique comme un instrument de pensee philosophique plutot que simplement comme un moyen d'expression emotionnelle. Le quatrain, avec sa brievete obligatoire et sa structure formelle stricte, exigeait une discipline intellectuelle similaire a celle que Khayyam pratiquait dans ses demonstrations mathematiques: chaque mot devait justifier sa presence, chaque image devait porter un poids philosophique, chaque conclusion devait suivre de ce qui precedait avec la rigueur d'une deduction.

Le resultat est une forme particuliere de pensee philosophique poetique que l'on ne trouve guere ailleurs dans la tradition litteraire mondiale: une pensee qui est simultanement rigoureuse et lyrique, precise et emotionnellement intense, sceptique et affirmative. Les quatrains de Khayyam ne sont pas des poemes habilles en philosophie, ni de la philosophie deguisee en poesie; ils sont l'un et l'autre en meme temps, et c'est cette double nature qui leur confere leur pouvoir particulier.

Cette fusion de la rigueur mathematique et de la lyre poetique est peut-etre le don le plus distinctif d'Omar Khayyam a la culture humaine. Elle montre qu'il est possible de penser avec la precision du mathematicien et de sentir avec l'intensite du poete, que la rigueur et la passion ne s'excluent pas mutuellement mais peuvent se renforcer l'une l'autre, que la confrontation honnete avec les limites de notre connaissance peut etre non pas une source de desespoir mais une source de beaute, de gratitude et de celebration de la vie telle qu'elle est.

C'est dans cette conviction, implicite dans chaque quatrain de la collection qui lui est attribuee, que reside la contribution la plus durable d'Omar Khayyam a la pensee et a la sensibilite humaines. Non pas dans les solutions geometriques des equations cubiques, si brillantes soient-elles; non pas dans la precision sans egale du calendrier jalali; non pas dans les traites philosophiques ecrits en arabe pour un public de savants; mais dans les quelques centaines de quatrains en persan qui demandent, avec une franchise et une beaute que dix siecles n'ont pas diminuees, ce que nous faisons ici, pourquoi nous partirons si tot, et comment nous devrions vivre dans le temps qui nous est donne.

L'heritage Vivant D'omar Khayyam

Pres de neuf cent ans apres sa mort, Omar Khayyam reste l'une des figures les plus evocatrices de la civilisation islamique medievale. Son nom est inscrit sur un crater de la lune, ses mathematiques sont etudiees par les historiens des sciences, ses poemes sont lus dans des dizaines de langues, et sa philosophie continue d'interpeller quiconque s'interroge sur le sens de la brievete de la vie humaine.

Ce qui rend cet heritage si particulier, c'est sa diversite. Contrairement a beaucoup de grandes figures de l'histoire intellectuelle, Khayyam ne peut pas etre reduit a une seule dimension. Il n'est pas seulement le poete des Rubaiyat, ni seulement le mathematicien des equations cubiques, ni seulement l'astronome du calendrier jalali. Il est tout cela a la fois, et c'est la combinaison de ces dimensions qui constitue le veritable Khayyam, une intelligence rare qui refusa de se laisser enfermer dans une seule discipline ou une seule tradition.

Les lecteurs qui viennent a Khayyam par la voie de la mathematique decouvrent un poete; ceux qui viennent par la voie de la poesie decouvrent un scientifique; ceux qui viennent par la voie de la philosophie decouvrent un artiste. Et tous decouvrent, au fond, un homme qui prit au serieux la question de savoir comment vivre dans la conscience de la mort, un homme dont la reponse fut non pas la resignation ni la revolte mais quelque chose de plus subtil et de plus vrai: la celebration consciente et reconnaissante de la beaute fragile du monde.

C'est cet heritage, a la fois scientifique et poetique, intellectuel et humain, qui assure a Omar Khayyam une place permanente dans la memoire culturelle de l'humanite.

La Langue Persane Et la Portee Universelle

Il est remarquable que des poemes ecrits en persan medieval, dans un contexte culturel et religieux tres specifique, aient pu traverser les siecles et les continents pour parler a des lecteurs japonais, europeens, americains ou africains avec une force quasi identique a celle qu'ils exercent sur leurs lecteurs persans. Cette portee universelle s'explique, en partie, par l'universalite des themes que Khayyam aborde: la mort, le plaisir, le doute, l'amour, la beaute du monde. Mais elle s'explique aussi par la qualite formelle de son ecriture: une economie de moyens, une precision de l'image et une densite philosophique qui ne perdent pas grand-chose en traduction, pourvu que le traducteur soit lui-meme un artiste.

FitzGerald fut un tel artiste, et c'est pourquoi sa version anglaise, malgre toutes ses libertes et ses deformations, conserve quelque chose de l'essentiel des originaux persans. Les traducteurs francais, allemands, italiens, espagnols et autres qui se sont atteles au meme defi ont souvent produit des versions remarquables qui attestent de la vitalite inepuisable de ces quatrains a travers les langues et les cultures.

Omar Khayyam est, en ce sens, un patrimoine commun de l'humanite: un poete qui appartient a la tradition persane et islamique, mais qui parle a tous ceux qui ont jamais contemple un coucher de soleil et pense a leur propre finitude, a tous ceux qui ont bu un verre en compagnie d'amis et su que ce moment ne reviendrait pas, a tous ceux qui ont pose des questions auxquelles personne ne peut repondre et refuse de pretendre qu'il en etait autrement.