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Les Khmers Rouges Et Le Genocide Cambodgien: L'an Zero Et la Destruction D'une Nation

Les Khmers Rouges Et Le Genocide Cambodgien: L'an Zero Et la Destruction D'une Nation

Vitesse

Introduction

Entre le 17 avril 1975 et le 7 janvier 1979, le peuple du Cambodge a endure l'un des episodes les plus extremes, les plus systematiques et les plus meurtriers de meurtre de masse de toute l'histoire du vingtieme siecle. Sous le gouvernement des Khmers rouges, un mouvement communiste radical dirige par le secret et ideologiquement obsede Pol Pot, entre 1,5 et 2 millions de Cambodgiens furent tues par execution, travail force, famine deliberee, maladies causees par le demantellement total de l'infrastructure medicale, et la destruction complete des systemes agricoles, sociaux et institutionnels qui avaient soutenu la civilisation cambodgienne pendant des siecles. Ces 1,5 a 2 millions de morts representaient entre un quart et un tiers de la population totale du Cambodge au moment du genocide, une proportion qui fait de la catastrophe cambodgienne, mesure en termes de destruction demographique, le genocide le plus meurtrier du vingtieme siecle par rapport a la propre population d'une nation. Aucun autre genocide moderne n'a tue une fraction aussi elevee de la propre population d'une nation dans un laps de temps aussi bref.

Le genocide cambodgien n'etait pas une explosion de rage populaire, ni un pogrome ethnique qui avait echappe a tout controle, ni un crime de guerre commis dans le chaos de la violence des combats. C'etait un projet planifie, ideologiquement motive, concu et execute par une petite elite revolutionnaire instruite, composee pour la plupart d'anciens etudiants qui avaient absorbe des versions extremes de la theorie maoiste, stalinienne et anticoloniale au cours de leurs etudes en France dans les annees 1950 et au debut des annees 1960. Ces hommes et ces femmes etaient rentres au Cambodge convaincus que la civilisation cambodgienne telle qu'elle existait devait etre entierement effacee et reconstruite a partir de rien. Les villes, les marches, l'economie monetaire, les temples bouddhistes et leurs moines, les hopitaux, les ecoles, les structures familiales, les arts et la litterature, les hierarchies sociales soutenues par l'education et la profession : tout cela devait etre aboli et remplace par un nouvel ordre agraire qui ne devait rien a aucun predecesseur. Le concept de l'An Zero des Khmers rouges, l'idee que l'histoire elle-meme recommencait a partir d'une ardoise vierge le jour de la chute de Phnom Penh, n'etait pas une metaphore ou une fioriture rhetorique. C'etait un programme operationnel, et il fut mis en oeuvre avec une minutie et une brutalite qui laisserent le Cambodge physiquement devaste, demographiquement brise et psychologiquement traumatise pour des generations apres la chute du regime.

Cet article examine en profondeur les origines des Khmers rouges et les circonstances historiques qui les ont amenes au pouvoir ; l'ideologie de l'An Zero et sa mise en oeuvre catastrophique dans tous les domaines de la vie cambodgienne ; la persecution systematique et les meurtres de masse de groupes cibles, notamment les intellectuels, les minorites ethniques, les moines bouddhistes et les ennemis politiques presumes ; le fonctionnement de la prison de securite S-21 a Tuol Sleng et la machinerie plus large de la terreur d'Etat ; les champs d'extermination ou des executions massives furent perpeetrees contre des personnes qui avaient deja survecu aux camps de travail ; l'invasion vietnamienne de decembre 1978 qui mit fin au regime des Khmers rouges ; le contexte politique international remarquable et profondement troublant qui permit aux Khmers rouges de survivre comme entite politique reconnue et force militaire active pendant plus d'une decennie apres leur eviction du pouvoir ; les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux du Cambodge etablies pour poursuivre tardivement la justice ; et l'ombre durable que le genocide projette sur la societe cambodgienne, la memoire, la culture et l'identite nationale jusqu'a nos jours.

Le Cambodge Avant Les Khmers Rouges: Un Royaume Detruit Par la Guerre

Pour comprendre comment les Khmers rouges sont arrives au pouvoir et pourquoi ils ont trouve un soutien veritable et profond parmi des secteurs importants de la paysannerie rurale cambodgienne, il est necessaire de comprendre le Cambodge dans la decennie precedant 1975, un pays dont la fragile stabilite etait systematiquement detruite par des forces qui etaient tout autant le produit de la competition des superpuissances de la Guerre froide et des decisions strategiques americaines que de toute contradiction interne de la societe cambodgienne.

Le Cambodge avait obtenu l'independance de la France en 1953 sous la direction du Prince Norodom Sihanouk, qui domina la vie politique cambodgienne pendant la decennie et demie suivante grace a une combinaison de prestige royal, d'attrait nationaliste et d'une considerable habilete politique. Le Cambodge de Sihanouk se declara officiellement neutre dans la Guerre froide, une politique qui lui permit de naviguer entre les demandes concurrentes des Etats-Unis et du bloc communiste tout en maintenant une apparence de stabilite interne dans une region devoree par la guerre revolutionnaire. Le Cambodge recevait une assistance economique et technique des deux cotes de la division de la Guerre froide, maintenait des relations diplomatiques avec des gouvernements des deux blocs et tentait de rester en dehors du conflit qui s'elargissait au Vietnam voisin et qui attirait des armees et des ressources du monde entier.

Mais la neutralite avait des limites pratiques en Asie du Sud-Est dans les annees 1960. La guerre du Vietnam engloutissait toute la region, et la geographie et la situation politique du Cambodge rendaient impossible que le pays reste entierement epargne par un conflit se deroulant le long de ses frontieres orientale et septentrionale. La piste Ho Chi Minh, l'extraordinaire reseau de ravitaillement et de logistique que le Vietnam du Nord utilisait pour soutenir ses forces et les guerilleros du Viet Cong au Vietnam du Sud, passait en grande partie par les jungles et les montagnes de l'est du Cambodge. Les forces regulieres nord-vietnamiennes et les unites du Viet Cong utilisaient le territoire cambodgien comme sanctuaire contre les operations militaires americaines au Vietnam, etablissant des zones de base importantes le long de la frontiere avec le Vietnam du Sud que les forces americaines n'avaient pas le droit d'attaquer parce qu'elles se trouvaient dans le Cambodge officiellement neutre. Sihanouk tolera cette utilisation du territoire cambodgien par le Vietnam du Nord en partie parce qu'il ne disposait pas des moyens militaires pour l'empecher, en partie parce qu'il avait conclu que le Vietnam du Nord prevaudrait probablement dans le conflit vietnamien et que s'opposer aux futurs dirigeants probables du pays voisin serait strategiquement desastreux, et en partie parce qu'une confrontation ouverte avec les Nord-Vietnamiens inviterait une reponse militaire que la petite armee du Cambodge ne pourrait pas soutenir.

Cette tolerance alarma et frustre profondement le commandement militaire americain et l'administration Nixon. A partir de mars 1969, agissant secretement et sans autorisation du Congres ni divulgation publique, le President Richard Nixon et son Conseiller pour la Securite nationale Henry Kissinger autoriserent l'Operation Menu, une campagne soutenue de bombardements aeriens visant les zones de base nord-vietnamiennes et les routes d'approvisionnement dans l'est du Cambodge. La campagne resta secrete parce que les Etats-Unis etaient ostensiblement en paix avec le Cambodge, et la connaissance publique de cette operation aurait cree de graves difficultes politiques au niveau national et international. Les bombardements etaient effectues par des bombardiers strategiques B-52 volant a des altitudes a partir desquelles ils ne pouvaient pas etre detectes a l'oeil nu, et leurs charges de bombes etaient faussement declarees comme etant tombees sur des cibles sud-vietnamiennes.

En mars 1970, tandis que Sihanouk voyageait a l'etranger, l'Assemblee nationale cambodgienne vota pour le deposer et le General Lon Nol prit le pouvoir avec le soutien tacite des Etats-Unis. Le coup d'Etat transforma du jour au lendemain le paysage politique du Cambodge avec des consequences immediates et durables. Sihanouk, profondement offense par sa destitution et suffisamment astucieux pour comprendre comment maximiser son influence politique restante, mit son prestige royal et sa base personnelle de partisans au service des Khmers rouges, appelant ses partisans a rejoindre la resistance communiste. Dans les villages du Cambodge rural, ou le prince etait venere avec une intensite qui frolerait le sacre, ce soutien donna aux Khmers rouges un precieux regain de legitimite et etendit considerablement leur capacite de recrutement.

Apres le coup d'Etat, les bombardements americains du Cambodge s'intensifierent considerablement avec des operations elargies. Entre 1969 et aout 1973, lorsque le Congres des Etats-Unis coupa finalement les fonds pour la campagne de bombardement, les avions americains largurent plus de 500 000 tonnes de bombes sur le Cambodge. Ce chiffre stupefiant depasse le tonnage total de toutes les bombes americaines larguees sur le Japon pendant toute la Seconde Guerre mondiale, y compris les deux bombes atomiques. Les bombardements tuerent des dizaines de milliers de civils cambodgiens, detruisirent des villages entiers qui se trouvaient par hasard pres de routes ou de zones de base communistes presumees, deplacerent d'enormes quantites de personnes rurales de leurs foyers et de leurs terres agricoles, et engendrerent la rage, le deuil et le desespoir chez la paysannerie cambodgienne que les Khmers rouges canaliserent si efficacement vers l'engagement revolutionnaire. Les temoignages d'anciens cadres des Khmers rouges, les temoignages des survivants et les recherches d'historiens tels que Ben Kiernan et David Chandler identifient constamment les bombardements americains comme le facteur le plus puissant dans la capacite des Khmers rouges a constituer une armee de masse dans les campagnes cambodgiennes entre 1970 et 1975.

La guerre civile entre le gouvernement de Lon Nol et les Khmers rouges dura de 1970 a 1975. Ce fut un conflit brutal qui devasta progressivement les campagnes cambodgiennes, detruisit les recoltes, perturba le commerce et chassa des millions de refugies vers Phnom Penh et d'autres villes. En 1975, Phnom Penh, dont la population d'avant-guerre avait ete d'environ 600 000 habitants, abritait un estime de 2 millions de personnes, dont la grande majorite etait des refugies internes qui avaient fui les campagnes. Le gouvernement de Lon Nol etait profondement corrompu, fonctionnellement incompetent et entierement dependant de l'aide militaire et du soutien logistique americains pour sa survie continue. Lorsque le Congres americain coupa les fonds militaires pour le Cambodge en 1973 dans le cadre de sa reevaluation plus large de l'implication americaine en Asie du Sud-Est, la defaite eventuelle du gouvernement de Lon Nol devint une question non pas de si mais de quand. Au debut de 1975, les forces des Khmers rouges avaient encercle Phnom Penh, coupe ses lignes de ravitaillement le long du Mekong et bombardaient la ville quotidiennement. Le pont aerien que les Etats-Unis avaient organise pour ravitailler la capitale assiege devenait de plus en plus difficile a maintenir. Le 12 avril 1975, l'ambassadeur americain et le personnel americain restant furent evacues par helicoptere. Cinq jours plus tard, le 17 avril 1975, les soldats des Khmers rouges entreerent dans Phnom Penh. La guerre civile etait terminee. La veritable epreuve du Cambodge ne faisait que commencer.

La Chute de Phnom Penh Et Les Evacuations Forcees

L'entree des soldats des Khmers rouges dans Phnom Penh le 17 avril 1975 fut initialement accueillie avec quelque chose ressemblant a du soulagement par beaucoup des deux millions d'habitants epuises et apeurees de la ville. La guerre civile avait apporte des mois de bombardements quotidiens d'artillerie, de penuries alimentaires et la certitude que le gouvernement qui defendait la ville etait en train de perdre. Les jeunes hommes en vetements noirs de paysans et sandales de caoutchouc qui marchaient silencieusement dans les rues semblaient signifier que les tueries avaient enfin cesse. Certains residents sortirent pour les accueillir. Les familles separees pendant le chaos des derniers jours de la guerre esperaient pouvoir se retrouver. Le soulagement ne dura que quelques heures avant que la pleine realite de ce qui etait arrive ne devienne terriblement claire.

Dans l'apres-midi du 17 avril, les unites des Khmers rouges se deplacaient dans la ville avec des haut-parleurs et sous la menace des armes, annoncant que chaque resident de Phnom Penh devait partir immediatement et commencer a marcher vers les campagnes. L'evacuation fut annoncee comme temporaire, une precaution contre les bombardements americains que les Khmers rouges pretendaient etre imminents. Aucune exception ne fut faite pour quelque categorie de personne que ce soit. Les personnes agees furent ordonnees de partir. Les femmes enceintes furent ordonnees de partir. Les malades et les blesses furent ordonnes de partir. Les etrangers furent ordonnes de partir. Les hopitaux furent evacues les premiers et de la maniere la plus brutale : les patients sous perfusion intraveineuse se virent arracher leurs lignes des bras et furent pousses dans la rue. Les patients se remettant d'interventions chirurgicales majeures furent ordonnes de marcher ou furent pousses hors de leurs lits par des membres de leur famille. Les personnes dans les stades finaux de maladies en phase terminale furent emmenees dans les rues sur des brancards. Les diplomates etrangers qui s'etaient refugies dans l'enceinte de l'ambassade de France observerent avec stupeur et horreur comment des centaines de milliers de personnes etaient conduites a la pointe des fusils devant leurs portes, certains encore en blouses d'hopital, beaucoup pieds nus, la plupart ne portant que ce qu'ils avaient pu attraper dans les quelques minutes qui leur avaient ete accordees.

En trois jours, environ 2 millions de personnes avaient ete chassees de Phnom Penh sur les routes menant vers les campagnes. Des evacuations forcees comparables viderent simultanement toutes les autres villes et bourgades importantes du Cambodge. Battambang, Kampong Cham, Siem Reap, Kampot et tous les autres centres urbains furent vides de leurs populations avec une rapidite et une brutalite egales. Les personnes qui se deplacaient trop lentement etaient abattues. Les personnes qui contestaient les ordres etaient tuees sur place. Les familles furent separees dans le chaos des colonnes et ne se retrouverent souvent jamais. Les routes hors de Phnom Penh furent rapidement jonchees de voitures abandonnees, d'objets eparpilles et des corps de ceux qui etaient morts en marchant d'epuisement, d'insolation, de blessures non traitees ou d'execution sommaire. Phnom Penh, videe de toute sa population en quelques jours, devint une ville fantome dans laquelle seuls les soldats des Khmers rouges et une poignee de travailleurs charges de demanteler son contenu se deplacaient dans des rues completement silencieuses.

La justification officielle avancee pour l'evacuation etait la menace des bombardements americains. Cette affirmation etait connue depuis le premier jour comme etant fausse : la guerre du Vietnam avait effectivement pris fin avec le retrait americain, le Congres avait coupe tous les bombardements, et aucun bombardement americain du Cambodge n'etait en cours ni prevu. La veritable justification etait entierement ideologique. Dans la theorie des Khmers rouges, les villes etaient l'incarnation de tout ce qui n'allait pas dans l'ancien Cambodge. Elles etaient les foyers de la bourgeoisie, les sites de penetration economique etrangere et de contamination culturelle, les lieux ou les marches, l'argent, la hierarchie de classes et l'education formelle avaient produit une population incapable de pure conscience revolutionnaire. Les villes devaient etre definitivement videes. Les populations qui en etaient chassees devaient etre transformees par le travail agricole en Hommes nouveaux ideaux qui constitueraient la societe agraire sans classes que la revolution etait en train de construire.

Les personnes chassees des villes furent formellement classees comme Nouvelles personnes ou Personnes du 17 avril, par opposition aux Vieilles personnes ou Personnes de base qui avaient vecu sous le controle des Khmers rouges dans les zones liberees pendant la periode de guerre civile. Les Nouvelles personnes etaient considerees comme fondamentalement suspectes, comme entachees par leurs annees d'existence urbaine, instruite et influencee par l'etranger. Elles recevaient des rations alimentaires plus petites que les Vieilles personnes dans chaque cooperative et sur chaque lieu de travail. Elles etaient affectees aux travaux les plus physiquement dangereux et epuisants. Elles etaient constamment surveillees pour decouvrir des signes de pensees ou de comportements contre-revolutionnaires. Et elles etaient la premiere population a laquelle on faisait appel lorsque les purges internes du regime necessitatient des corps pour remplir les quotas d'execution qui descendaient du centre.

L'ideologie de L'an Zero

Au coeur du genocide cambodgien se trouvait une ideologie si extreme dans ses ambitions et si completement deconnectee de toute comprehension realiste des besoins humains, des realites sociales et des possibilites reelles de la production agricole, que sa mise en oeuvre produisit des morts de masse presque automatiquement, comme consequence structurelle du programme lui-meme plutot que simplement comme sous-produit de la cruaute individuelle. L'ideologie que l'Angkar, le nom deliberement anonyme utilise pour le leadership et l'organisation des Khmers rouges, imposa au Cambodge a partir d'avril 1975 avait plusieurs composantes imbriquees, chacune contribuant directement et massivement au bilan des morts.

Le concept de l'An Zero soutenait que l'histoire cambodgienne repartait depuis un debut absolu. La revolution du 17 avril 1975 marquait une rupture complete et totale avec tout ce qui avait precede, et les institutions, les croyances, les structures sociales, les pratiques culturelles et l'infrastructure materielle du passe ne devaient pas seulement etre reformees ou redirigees, mais completement et definitivement abolies. Le calendrier fut reinitialise a l'An Un. L'argent fut aboli le premier jour du regime, non pas progressivement elimine mais supprime par decret et applique immediatement. Toutes les banques furent physiquement detruites : le batiment de la Banque nationale du Cambodge fut demoli, et la monnaie fut rendue sans valeur. Les marches furent fermes. La propriete privee de tout type cessa d'exister. Chaque parcelle de terre, chaque batiment, chaque outil, chaque animal de trait et chaque grain de riz appartenait a l'Angkar, l'Organisation, qui controlait toutes les ressources, dirigeait tout le travail, emettait tous les ordres, n'expliquait rien et ne rendait de comptes a personne.

L'education fut abolie en tant que categorie d'activite sociale. Les ecoles furent fermees et leurs batiments furent reconvertis en entrepots, casernes ou, dans les cas les plus notoires, en centres de torture. Les enseignants et les professeurs etaient parmi les premieres categories de personnes a etre tuees. Les universites furent fermees definitivement. Les bibliotheques furent brulees, abandonnees ou laissees a se deteriorer. L'ideologie de l'An Zero traitait l'apprentissage formel comme inheremment dangereux, comme un mecanisme par lequel le privilege de classe avait ete reproduit d'une generation a l'autre et par lequel les idees etrangeres avaient contamine la purete de la conscience revolutionnaire cambodgienne. L'objectif etait une societe dans laquelle toutes les connaissances seraient pratiques, manuelles et agricoles, dans laquelle personne ne saurait plus qu'un autre, et dans laquelle les hierarchies creees par l'acces differentiel a l'education seraient definitivement abolies par le simple expedient d'eliminer completement l'education. Le resultat fut qu'une generation d'enfants cambodgiens grandit dans des camps de travail sans aucune scolarisation tandis que les adultes qui auraient pu les enseigner etaient morts ou cachaient leurs connaissances sous peine de mort.

Le bouddhisme, qui avait defini la civilisation cambodgienne pendant plus d'un millenaire et avait facon l'art, l'architecture, l'ethique, la vie communautaire, le calendrier des fetes et l'imagination morale du pays avec une profondeur et une omnipresence sans egal par aucune autre force culturelle, fut soumis a une destruction deliberee et systematique. Les moines bouddhistes, qui etaient au nombre d'environ 60 000 au moment de la prise du pouvoir par les Khmers rouges et qui constituaient l'un des groupes les plus respectes et les plus integres socialement dans la societe cambodgienne, furent ordonnes de se defroquer sous peine de mort et soit de rejoindre la main-d'oeuvre agricole revolutionnaire, soit d'affronter l'execution. On estime que 25 000 moines furent tues pendant les annees des Khmers rouges. Des centaines de temples et de pagodes dans tout le pays furent detruits, convertis en installations de stockage de grain, utilises comme prisons, ou simplement laisses a s'effondrer par negligence alors que les communautes qui les avaient entretenus pendant des generations etaient dispersees ou tuees. Les images sacrees furent brisees ou devisagees. Les fetes et ceremonies religieuses furent interdites. La structure institutionnelle du bouddhisme cambodgien, qui avait survecu aux guerres, a la domination coloniale et aux bouleversements politiques pendant des siecles, fut deliberement demolie en l'espace de tres peu d'annees.

Les liens familiaux furent identifies comme une source de loyaute qui rivalisait avec la loyaute totale envers l'Angkar et furent donc attaques systematiquement. Des enfants etaient parfois separes de leurs parents et places dans des organisations de jeunesse et des groupes d'enfants ou ils etaient endoctrines dans l'ideologie des Khmers rouges et expressement enseignes a rapporter les comportements contre-revolutionnaires de leurs propres membres de famille. Les epoux etaient affectes a des unites de travail separees, parfois dans differentes parties du pays. Les ceremonies de mariage cambodgiennes traditionnelles, riches en symbolisme bouddhiste et en rituel familial, furent remplacees par des ceremonies collectives au cours desquelles des couples selectionnes par des cadres se mariaient en masse sans courtoisie individuelle, consentement ou participation familiale. Meme l'expression du deuil a la mort d'un membre de la famille etait surveillee comme un signe possible d'engagement revolutionnaire insuffisant.

Le programme economique etait un collectivisme agraire force pousse a un extreme qui n'avait aucune relation avec la realite agricole ni avec aucune experience anterieure de l'agriculture cambodgienne. Toute la population etait organisee en cooperatives de production qui etaient en pratique des camps de travail, ou les gens travaillaient sous la menace constante de la mort pour cultiver du riz selon des quotas de production qui etaient dans la plupart des cas physiquement impossibles a atteindre sur les terres disponibles avec les outils fournis. Le leadership des Khmers rouges avait fixe un objectif de production nationale de trois tonnes de riz par hectare, pres de trois fois le rendement realiste realisable sur les terres agricoles cambodgiennes meme dans des conditions favorables. Les dirigeants des cooperatives qui ne remplissaient pas leurs quotas se heurtaient a des accusations de sabotage delibere et a une execution probable, ils falsifiaient donc leurs rapports au centre. Le leadership central, enferm dans la bulle de sa propre ideologie et ne recevant que les rapports falsifies qu'il generait, continua a croire que ses chiffres impossibles etaient atteints et prit des decisions sur l'attribution des aliments sur la base de ces chiffres. Le resultat fut que les aliments designes pour l'exportation etaient exportes tandis que les personnes qui les avaient cultives mouraient de faim, que les aliments etaient redistribues depuis les zones qui les avaient produits sur la base de faux rapports de realisation de quotas, et que des centaines de milliers de personnes moururent de faim et de maladies liees a la famine dans un pays qui avait auparavant ete un exportateur de riz.

L'elimination Systematique Des Groupes Cibles

La violence des Khmers rouges n'etait pas aleatoire, n'etait pas le produit des passions sur le champ de bataille ou de la cruaute individuelle, et n'etait pas le resultat incidentel d'un programme visant d'autres objectifs. Elle etait dirigee avec une intention systematique vers des categories sociales specifiques dont l'elimination etait jugee ideologiquement necessaire pour la construction de la nouvelle societe. Comprendre qui etait cible, pourquoi il etait cible et comment le ciblage etait mis en oeuvre est essentiel pour comprendre la pleine nature du genocide.

Les intellectuels et les personnes ayant suivi une formation formelle etaient parmi les premieres populations et les plus systematiquement ciblees. Dans l'ideologie des Khmers rouges, telle que developpee par l'interpretation de Pol Pot de la theorie maoiste et de la pensee anticoloniale, l'education representait une forme de corruption de classe qui reliait ceux qui la possedaient aux institutions d'influence etrangere du passe et les rendait structurellement incapables de vraie conscience revolutionnaire. L'application pratique de cette ideologie fut meurtriere a une echelle presque difficile a apprehender. Les enseignants, les professeurs, les medecins, les avocats, les ingenieurs, les fonctionnaires, les journalistes et toute personne dont l'occupation necessitait une education formelle etaient identifies comme ennemis de la revolution. La categorie etait appliquee avec une largeur qui pouvait englober presque n'importe qui. Les personnes portant des lunettes etaient parfois tuees en tant qu'intellectuels presumes sous pretexte que la lecture avait endommage leur vue. Les personnes parlant une langue etrangere quelconque etaient tuees. Les personnes admettant toute education au-dela de l'ecole primaire etaient tuees. Les personnes dont les paumes etaient lisses, sans les callosites du travail agricole, etaient tuees en tant que membres probables de la classe instruite. La vie intellectuelle elle-meme, la possession et l'exercice de connaissances au-dela du purement pratique, fut effectivement erigee en crime capital.

Les anciens soldats et fonctionnaires du gouvernement de Lon Nol furent systematiquement executes dans les semaines et les mois qui suivirent immediatement la chute de Phnom Penh. Les officiers militaires de tout grade furent invites a se presenter pour ce que les Khmers rouges appelaient des reunions de reeducation, et ceux qui obeissaient etaient emportes et tues. Les agents de police et les fonctionnaires civils du gouvernement connurent le meme sort. Dans de nombreux cas, les familles des soldats et fonctionnaires de Lon Nol furent egalement ciblees. Femmes, enfants et parents furent executes sous pretexte que leur lien avec une personne de l'ancien regime les rendait definitivement compromis. Des reseaux familiaux etendus furent parfois tues dans leur integralite lorsqu'un seul membre etait identifie comme ayant servi le gouvernement precedent.

Les minorites ethniques subirent des persecutions qui dans plusieurs cas atteignirent une intensite genocidaire au sein du genocide plus large. La population d'origine vietnamienne, qui vivait au Cambodge depuis plusieurs generations et etait profondement integree dans le commerce, la peche et la vie urbaine cambodgiennes, fut presque entierement tuee ou expulsee du pays. La haine des Khmers rouges pour le Vietnam, enracinees dans des siecles de conflits historiques et dans la competition ideologique specifique entre les Khmers rouges et le mouvement communiste vietnamien, fit des Vietnamiens du Cambodge un groupe specialement cible des les premiers jours du regime. Un nombre inconnu mais certainement tres important de Cambodgiens d'origine vietnamienne furent tues ; les survivants furent expulses de l'autre cote de la frontiere vers le Vietnam.

Les musulmans Cham, une minorite ethnique et religieuse distincte descendante de l'ancien royaume indianise de Champa qui avait ete conquis et en grande partie detruit par l'expansion vietnamienne des siecles plus tot, furent cibles a la fois pour leur ethnicite et leur religion. Les Cham avaient maintenu leur langue, leur religion, leur culture et leur identite communautaire distinctes a travers des generations de vie en tant que minorite au Cambodge, et leur double difference par rapport a la majorite khmere, n'etant ni ethniquement khmers ni bouddhistes, en fit une cible de la combinaison de nationalisme ethnique et d'hostilite religieuse des Khmers rouges. On estime que 90 000 des quelque 250 000 musulmans Cham du Cambodge furent tues pendant la periode des Khmers rouges, representant l'un des taux les plus eleves de destruction d'un groupe dans tout le genocide. Leurs mosquees furent demolies ou converties a d'autres usages. La pratique de l'islam fut interdite. Leurs occupations traditionnelles de peche et de commerce furent abolies en meme temps que toutes les autres formes d'activite economique privee.

Les purges paranoides des Khmers rouges finirent par consumer leurs propres membres. Alors que le regime devenait de plus en plus obsede par l'identification des ennemis au sein de ses propres rangs, la definition de contre-revolutionnaire s'elargit pour inclure les cadres des Khmers rouges accuses de maintenir des loyautes envers le Vietnam, de nourrir des liens avec la CIA ou le KGB, d'enthousiasme revolutionnaire insuffisant, ou simplement d'etre associes a des rivaux factionnels au sein du leadership. La Zone orientale du Cambodge, dont les cadres avaient necessairement maintenu des relations operationnelles plus etroites avec les forces communistes vietnamiennes pendant la guerre civile, fut soumise a une purge d'une ferocite terrifiante a partir de 1977 et atteignant son apogee en 1978. Des centaines de milliers de membres des Khmers rouges de la Zone orientale, leurs familles et les populations civiles de la Zone orientale furent tues ou transferes de force vers l'ouest du Cambodge, ou beaucoup moururent des conditions du transfert ou des persecutions ulterieures.

Sources

https://www.countryreports.org https://cla.umn.edu/chgs/holocaust-genocide-education/resource-guides/cambodia https://sfi.usc.edu/collections/cambodian-genocide https://hmh.org/library/research/genocide-in-cambodia-guide/ https://hmd.org.uk/learn-about-the-holocaust-and-genocides/cambodia/ https://ilholocaustmuseum.org/cambodian-genocide/ https://news.un.org/en/story/2022/09/1127521 https://www.ushmm.org/genocide-prevention/countries/cambodia https://www.pbs.org/wgbh/pages/frontline/shows/kh/ https://eccc.gov.kh/en/case/topic/1 https://www.documentation-center.org/ https://www.hrw.org/reports/1995/Cambodia.htm